Brève

18 octobre 2018

Le débat public sur l’avenir de la langue française selon la télévision publique française

Vendredi 12 octobre à 11h30, Place de la République, l’équipe de Flash talk, l’émission de « débat pour tous » animée par Sonia Chironi et Raphäl Yem et diffusée les mardis et vendredis par la chaîne parlementaire (CP) et France O (https://www.france.tv/france-o/flash-talk/), prépare avec ses invités le débat du jour dans la rue, dont le thème est cette fois : la langue française est-elle en danger ? La parole y est donnée à toute personne qui souhaite la prendre sur le thème choisi, sous réserve d’inscription préalable auprès des responsables de l’émission, et à quelques experts du sujet soigneusement sélectionnés.

Enfin un débat public médiatisé ouvert à tous sur le thème de prédilection de DNL, quelle bonne nouvelle ! Evidemment, nous étions là pour voir et surtout entendre ce que cela allait donner et, faute de pouvoir assister à tout le débat, nous avons quand même pu en suivre la première partie. Et alors, satisfaits ou déçus ? A vrai dire, plutôt déçus, du moins pour ce que nous avons pu entendre, en attendant bien sûr de voir l’émission dans son entier.

Honnêtement, l’intitulé du débat ne laissait présager rien de bon quand celui de l’émission (flash talk) pouvait déjà un peu irriter s’agissant d’une émission du service public français. La langue, en effet, est une construction académique de règles abstraites et impersonnelles et de représentations symboliques du monde qui évolue naturellement avec lui, non un bien matériel susceptible d’être détruit ou endommagé, ni davantage un être vivant exposé à un quelconque « danger ». Un des invités, anthropologue et linguiste, a bien fait de le rappeler à l’animateur du débat en lui signifiant abruptement que demander si la langue française est en danger n’avait ainsi aucun sens.

A l’appréhender comme un bien matériel, en effet, on livre le débat au vain et sempiternel affrontement entre les défenseurs d’un trésor figé dans son état idéalisé du passé, qui voient toute transformation de ses règles et de ses mots comme une trahison ou une atteinte à sa richesse, et ceux qui ne voient dans la langue qu’un instrument neutre d’expression de la représentation du monde qui, résultant mécaniquement de sa réalité actuelle et de son ressenti, doit évoluer en conséquence, en oubliant que c’est le signe qui guide la pensée et non l’inverse, comme le rappelait F. de Saussure. On en oublie du coup de part et d’autre d’interroger l’essentiel : l’origine, la signification profonde et les effets de tous ordres de l’évolution des pratiques et de l’environnement linguistiques des locuteurs de toute langue.

De fait, cela n’a pas raté : après les premières jérémiades attendues des défenseurs âgés de la langue française dénonçant l’envahissement de la langue française par les mots, tournures et expressions de la langue anglaise, vint l’éloge tout autant attendu d’une langue moderne donnant la préférence aux mots « anglais » (ne pas oublier les guillemets…) au motif qu’ils « disent plus et plus vite que le français » et aux mots en français réinventé qui diraient « plus vrai » que le français académique, orthographiés sms et assortis d’icônes de Google à l’écrit. Certes, parlant de sa préférence pour tel usage de la langue on parle de soi, mais en oubliant de se demander d’où et pourquoi il nous vient, notamment au travail, quel type de je il nous constitue, quelles représentations du monde il nous donne et à quelles valeurs il nous fait adhérer. Ce qu’il faut interroger ne sont donc pas tant les qualités et défauts, supposés ou réels, de ses divers usages, mais ce qui fait qu’on les adopte et ce que chacun d’eux fait de notre je et de notre nous dans la réalité de sa pratique.

La meilleure illustration du renoncement aux questions utiles fut au moment du mutisme embarrassé d’un jeune homme quand l’animateur lui demanda fort justement pourquoi il préférait dire standing ovation plutôt que ovation debout. Sans doute l’intéressé était-il dans l’incapacité d’expliquer pourquoi ces deux expressions si facilement traduisibles ne renvoyaient pas pour lui au même imaginaire ni pourquoi seule la première lui parlait et lui permettait de se dire sur ce sujet. On a alors espéré un court instant que l’animateur du débat l’encouragerait à rechercher réponse à cette question avec d’autres exemples et que celle-ci entraînerait d’autres questions plus essentielles encore qui auraient éloigné le débat de sa superficialité et de son inanité médiatiques habituelles, mais en vain.

On en est donc resté à cette confrontation inutile entre « modernes » et « passéistes » et on est parti, n’imaginant pas que le débat en sortirait enfin par la suite. L’émission n’étant pas encore programmée par les deux chaînes, on la regardera quand même quand elle le sera pour voir si ça s’est mieux terminé que ça n’a commencé. On a néanmoins des doutes…