Brève

22 octobre 2018

La langue selon Valère Novarina sur France culture

Nous vous recommandons vivement l’écoute de l’entretien d’Etienne Klein (La converstion scientifique) avec Valère Novarina qui a été diffusé vendredi 20 octobre à 16h sur France culture. (https://www.franceculture.fr/emissions/la-conversation-scientifique/il-y-a-matiere-a-dire ). Précédé d’une excellente introduction d’E. Klein sur la « façon de dire la matière », cet entretien nous livre une réflexion très riche d’un grand artiste amoureux des langues sur son rapport à elles et sur leurs trésors, aujourd’hui de plus en plus délaissés.

Valère Novarina, auteur de pièces de théâtre et d’essais, metteur en scène et peintre se définit dans cette entretien radiophonique comme « un écrivain pratiquant », tellement « obsédé par la langue », parfois aveuglé par elle, qu’il la voit presque comme une compagne, un être vivant. Sans doute parce qu’il en aime par-dessus tout les sons et les rythmes dans leur expression orale naturelle (et pas seulement au théâtre), ceux dont « la plénitude compte dans la pensée » pour n’être « pas seulement un enjolivement ». Il est aussi celui qui aime « jouer avec le creusement de la langue », car « le langage emprisonne et délivre à la fois ». Celui qui glorifie l’incertitude du langage, car « ce dont on ne peut parler, il faut le dire », ne serait-ce que pour accéder à la beauté qu’il chérit plus que l’exactitude, citant ainsi Paul Valéry : « penser trop exactement mène à mal écrire ».

Il est finalement celui qui ne dénie pas être « un anarchiste du langage », mais qui voit surtout le langage « comme un fluide dans l’espace » dont chacun, surtout au théâtre, perçoit différemment les ondes comme le promeneur en montagne la voit différemment à chacun de ses pas, jusqu’au col où s’opère souvent « un renversement » du paysage ; un fluide, une polysémie, diraient plutôt les linguistes, qui selon lui fait des rapports humains un « rébus », en citant Karl Marx : « la société n’est pas faite d’individus, mais de rapports » ; des rapports qu’il donne à voir par la langue dans ses pièces de théâtre, car Valère Novarina est avant tout un homme de théâtre, où se fondent le son, l’espace, les formes, les couleurs et la pensée pour nous plonger dans la riche incertitude humaine.

Avant tout un homme de théâtre ? Sûrement, mais pas seulement. Etienne Klein a eu en effet la bonne idée de relire certains de ses écrits d’il y a vingt-cinq ans (il n’a hélas pas cité lesquels) qui annonçaient, bien avant tous les savants linguistes, anthropologues et sociologues, plus profondément qu’ils ne le font aujourd’hui, les caractéristiques des mutations des langues occidentales. Voyez plutôt ce qu’il écrivait en 1994 :

« Partout s’observe aujourd’hui le remplacement de la langue, notre chair, par des signaux binaires ne sachant canonner que oui et non. De tous côtés les langues aujourd’hui se mécanicisent, se nettoient, se simplifient, se soumettent, vont se ranger une par une dans le grand ordre de la communication. On recense les éléments de langage, on trie les informations tête de gondole et on les range du côté des concepts à forte valeur ajoutée. Une très étroite petite grammaire stéréotypée vient prendre la place du grand drame vivant de l’animal parlant qui respire, un animal semi-sauvage irrigué d’air, inventif, gorgé de sons, cinglant de couleurs et de rythmes et fondamentalement danseur au profond de sa chair ».

La couleur et le rythme dansant des mots en moins, on croirait lire quelques pensées savantes contemporaines, un quart de siècle plus tard, sur les caractéristiques de la langue managériale d’aujourd’hui, étendue à toutes les sphères de l’activité humaine…

Si Valère est un anarchiste de la langue, du moins son désordre langagier, celui du poète finalement, le conduit-il parfois à ressentir avant les savants la réalité émergente du monde à travers l’évolution de ses langues et à l’exprimer plus lucidement et profondément qu’eux. S’agissant des affaires humaines, comme le dit souvent Alain Supiot, les artistes ont souvent quelques longueurs d’avance sur les experts.

Une émission à écouter et réécouter en postcast sur France culture. Elle vous donnera peut-être envie d’aller voir sa pièce « L’homme hors de lui » qui se donne actuellement au théâtre de la Colline jusque fin décembre.