Edito

avril 2015 Quentin Samier

La réforme du collège : quand l'État se sent menacé par la diversité linguistique

Nous sommes le 17 avril 2015 : le ministère de l’Éducation nationale présente sa réforme des programmes du collège devant le Conseil supérieur de l’éducation. Cette réforme fait cependant l’objet de vives protestations, divisant notamment les enseignants, leurs syndicats et les parents d’élèves. Deux visions s’opposent : d’un côté, les partisans de l’enseignement égalitaire, que l’on accuse de vouloir niveler l’école républicaine par le bas ; de l’autre, les conservateurs soucieux d’un enseignement valorisant le mérite individuel, que l’on condamne pour leur volonté d’entretenir un enseignement réservé aux élites.

Mais au-delà de ces antagonismes, la question est de savoir à quelle finalité ont répondu jusqu’à ce jour les classes bilangues et à quel modèle d’enseignement des langues étrangères doit-on s’attendre demain si la réforme est adoptée.

La suppression annoncée des classes bilangues réserve un avenir fort inquiétant à l’enseignement des langues en France. Mais il n’y a pas lieu de s’alarmer, nous dit-on, puisque la réforme saura le préserver en compensant cette suppression par l’instauration d’une seconde langue dès la classe de cinquième, afin de faire découvrir plus tôt la diversité linguistique. Cependant, on peut douter à juste titre que cette manœuvre politique donne lieu au résultat escompté quand on sait qu’au-delà de l’espagnol, peu de « langues secondes » recueillent l’intérêt des élèves. Alors que la diversité linguistique commençait à avoir de beaux jours devant elle1, voilà que les classes bilangues seraient soupçonnées par le ministère de cultiver l’élitisme.

Dans le tourbillon des réactions suscitées par ce projet de réforme, on peut distinguer deux idées reçues largement répandues sur l’apprentissage des langues étrangères, mais que les classes bilangues avaient jusqu’ici réussi à infirmer :

  • Les langues autres que l’anglais sont trop difficiles. Elles ne sont donc accessibles qu’à une élite de culture et non aux milieux défavorisés.
  • Les langues autres que l’anglais sont inutiles, ou présentent peu d’intérêt, les langues à moindre diffusion que l’anglais n’ayant pas vocation à satisfaire les « grands » besoins de la société actuelle.

Penchons-nous sur la première idée reçue

Le succès des classes bilangues n’est pas sans raison. Et il ne tient pas aux facultés, prétendument supérieures à la moyenne, des élèves qui les fréquentent, mais plutôt à l’inestimable avantage qu’elles peuvent offrir à tous : outre qu’elles proposent une ouverture à des langues moins classiques que l’anglais, telles que l’allemand, le portugais, l’arabe ou encore le russe selon les collèges, elles garantissent aux élèves une réelle incursion dans celles-ci. La méthode pédagogique consiste à faire entendre la langue à l’élève, et à la lui faire pratiquer dans des contextes qui se présentent à lui de façon entièrement naturelle et en usage spontané et dynamique. Cela lui permet d’acquérir le sens de la réactivité indispensable pour communiquer de manière opérationnelle. Une certaine connivence se crée alors peu à peu entre l’élève et la langue : il accède à elle en l’entendant, en la vivant de l’intérieur, en l’éprouvant dans la multiplicité de ses formes écrites et sonores, et non dans l’unicité des modèles conventionnels transmis dans les grammaires scolaires. Et puisque la langue est déployée et offerte dans toute son étendue à l’oreille de l’apprenant, celui-ci a le loisir d’observer son « comportement », c’est-à-dire tous les usages, des plus imprévisibles aux plus stables, auxquels elle se prête. Ainsi, grâce à ce rapport familier, quasiment intime, qu’il développe avec la langue, l’élève est à même d’apprivoiser, sans trop d’effort, les contraintes de la grammaire tant redoutée avec ses apparences sévères mais qui ne sont rien de plus que l’ensemble des règles qui conditionnent la manière de parler de tout locuteur natif, bien malgré lui...

Ce serait donc cette fenêtre ouverte sur l’excellence que l’on voudrait condamner à jamais ? Afin de rétablir, pour tout le monde et sous le masque de l’égalitarisme républicain, les sempiternels « cours de langue » où l’élève, privé de cette relation dialectique avec la langue, doit se contenter de caresser pudiquement sa surface ?

Ajoutons que devant l’occasion qui leur est proposée d’acquérir simultanément de nouvelles compétences linguistiques, de nombreux élèves peuvent montrer une vive réticence, étant victimes d’un regrettable malentendu sur ce que veut dire précisément « connaitre une langue ». On entend parfois dire que l’on ne peut prétendre connaitre une langue tant qu’on ne la parle pas sans faute ou sans accent, ou tant que les doutes, subsistant parfois sur le sens ou la traduction d’un mot, nécessitent un recours trop fréquent à un dictionnaire ; en bref, tant que l’on n’en a pas acquis une parfaite maîtrise lexicale et grammaticale. S'il est vrai que les professionnels de la traduction, interprétation, rédaction ou communication sont tenus de satisfaire à cette exigence de maîtrise linguistique, on n'en attend pas autant de celui ou celle qui souhaite simplement étendre son rayon de communication à un public d'interlocuteurs plus large et accéder de façon plus privilégiée à d'autres formes de pensée dont la découverte, si sommaire soit-elle, suffit à enrichir son savoir et son expérience du monde. Malheureusement, le système pédagogique fondé de plus en plus sur les objectifs chiffrés et les performances quantitatives (comme pour préparer les élèves à leur futur environnement professionnel...) fait de l'étude des langues un espace de compétiton délétère qui dissuade nombre d’élèves de relever le défi de « connaitre une langue » étrangère, a fortiori une langue qui ne leur serait pas aussi familière que l’anglais dont ils sont assaillis de toutes parts.

Voilà une vision que les cénacles du ministère de l’Éducation nationale pourraient s’ingénier à réformer, en encourageant aussi bien les parents que les élèves à adopter une perception moins frileuse de l’étude d’une langue. En effet, on peut estimer connaitre une langue, sans toutefois la maîtriser, quand on comprend au moins son fonctionnement et que l’on a assimilé le nouveau mode de pensée qu’elle donne à découvrir. On connait une langue quand on a acquis avec ses sons et ses mots une familiarité qui permet de la différencier des autres langues. Puis, on se les approprie à son tour, en cultivant le goût de l’expérience personnelle de la langue, celle qui consiste à s’essayer soi-même à y articuler ses idées et y formuler sa pensée. L’effet bénéfique de cette expérience linguistique approfondie est que l’apprenant s’affranchit du joug de la perfection tant briguée dans les cours théoriques de langues en France et surmonte l’angoisse scolaire de la « faute de grammaire ». Hélas, le ministère de l'Éducation nationale n'en est pas encore là...

Observons la deuxième idée reçue

Quant à l’anglais, c’est à travers cette langue que résonne le discours idéologique de la réussite sociale et de la promesse d’épanouissement professionnel, discours si bien ficelé par les élites politiques, médiatiques et intellectuelles que les parents s’y cramponnent obstinément, pensant pour la plupart que c’est avec cette langue, et elle seule, que leurs enfants parviendront à se faire une place de premier plan dans leur carrière et leur vie.

Or, à l’heure actuelle, et ce sera à l’avenir de plus en plus vrai, la connaissance de l’anglais n’est que le minimum attendu : se fait-on une place à part entière lorsque l’on se contente de cette connaissance minimale ? L’élève qui n’a que l’anglais à sa disposition, aussi compétent soit-il dans cette langue, risque fort d'être considéré plus tard comme une pièce échangeable à souhait sur le marché du travail. Continuer opiniâtrement cet engouffrement massif et exclusif dans l’entonnoir de l’anglais s’avère un gaspillage de ses propres facultés quand on sait que l’on peut bénéficier des prouesses technologiques en matière de moyens de transport et des développements d’Internet, favorisant l’accroissement des échanges internationaux et le rapprochement de peuples et de cultures qui vivaient il y a encore un siècle sans contact les uns avec les autres, et que l’on sait, d’autre part, que jusqu’au milieu du XXe siècle, s’aventurer par-delà les frontières de son pays était pour la plupart impensable, et traverser sur un coup de tête l’Atlantique ou le continent asiatique relevait de la pure chimère. De nos jours, nous avons les moyens de faire l’expérience de plusieurs cultures et donc de plusieurs langues avec une extraordinaire facilité. Est-ce alors un signe d’évolution et d’ouverture aujourd’hui que de piétiner le sentier battu et rebattu de l’anglais ?

Conclusion

Au lieu d’adapter une mesure politique aux idées reçues de la population en réformant un système qui jusqu’à ce jour a rendu service à tout élève désireux de s’ouvrir aux autres cultures et honteusement taxé d’élitisme, il conviendrait plutôt de réformer les esprits, en accompagnant les parents et les élèves dans la réflexion sur l’importance que revêt la diversité linguistique. Car lorsqu’ils auront compris cela, l’univers des langues cessera de leur paraitre intouchable.

 

Quentin Samier

Quentin Samier est linguiste et traducteur indépendant dans la combinaison anglais, allemand, russe et japonais, après avoir travaillé dans le secteur institutionnel à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (ministère de la Culture), puis dans le secteur de l'ingénierie linguistique (développement de technologies et d'outils multimédia pour les langues).

Titulaire d’un diplôme de master de recherche en linguistique appliquée à la traduction spécialisée et d’un DU d’interprétation-médiation en milieu social (université Paris Diderot-Paris 7), ainsi que d’un master de sociolinguistique (université Paris Descartes-Paris 5), il a effectué en 2014 une enquête de terrain dans le cadre d'un mémoire sur la problématique linguistique dans les entreprises, en particulier sous le prisme des effets induits par l'usage imposé de l'anglais.

Publications :

  • SAMIER, Quentin. « Fonction et enjeux de l'anglais dans la communication des entreprises internationales », Mémoire de Master 2 Linguistique et sémiologie générales. Paris : Université Paris Descartes, 2014, 132 p.
  • SAMIER, Quentin. « Pour une réflexion sur l'éthique et le champ de compétences de l'interprète-médiateur dans trois secteurs d'intervention », in Interprétation et médiation : Migrations, représentations et enjeux socioréférentiels / éd. par Elisabeth NAVARRO, Jean-Michel BENAYOUN. Paris : Michel Houdiard, 2014, volume 2, pp. 127-139.