Edito

avril 2016 Thierry Priestley

L'urgence d'agir et d'aider à agir

Est-il encore opportun de s’interroger sur l’avenir linguistique français et européen en ces temps de violences répétées qui monopolisent l’attention des médias et captent l’essentiel du débat public ? Peut-on encore dans un tel contexte agir utilement pour un futur linguistique qui refuse l’hégémonie d’une seule langue, préserve la vitalité de toutes et neutralise les rapports de domination que l’usage privilégié de l’une d’elles établit au profit de ses locuteurs naturels ? Cela peut-il faire encore sens pour nos concitoyens et participer de l’action qui doit se mener pour apaiser le monde et les relations entre les communautés humaines ?

A ces questions, Demain... nos langues répond par l’affirmative sans le moindre doute.

Car si ces violences n’opposent aucune langue à une ou plusieurs autres, elles confrontent en première ligne des forces qui n’hésitent pas à s’emparer du pouvoir normatif de la langue qu’elles ont respectivement choisie pour imposer leurs représentations respectives du monde et en instrumenter l’usage au seul profit de leurs stratégies de pouvoir à son échelle. Comme ne l’ignore aucune des deux forces majeures à vues totalisantes et totalitaires qui se disputent actuellement la domination du monde, l’État islamique d’un côté et l’oligarchie financière mondiale de l’autre, le premier pouvoir de domination du monde c’est le pouvoir de le nommer.

Que le premier fasse tout autant usage des langues vulgaires pour séduire dans la leur ses futurs hommes de main du monde entier, y compris en anglais, et qu’il y ait porosité entre ses finances et celles du capitalisme financier occidental, ne change rien à l’affaire ; l’Église catholique en son temps totalitaire a su aussi trouver de tels accommodements sans renoncer à faire du latin la langue de son pouvoir et de sa volonté d’emprise universelle sur le savoir, les comportements et les affaires temporelles. Quant à l’oligarchie financière mondiale, plus arrogante encore que l’État islamique, on peut compter sur elle pour financer quelques musées dédiés à toutes les langues que son œuvre d’unification linguistique à son profit aura contribué à marginaliser autant qu’à appauvrir et pour réserver à ses rejetons l’apprentissage de la forme évoluée de quelques’ unes d’entre elles, qui leur garantira la pérennité et l’exclusivité de leur privilège éducatif.

Mais si le monde va ainsi et si les stratégies linguistiques jouent un tel rôle dans son évolution, alors c’est une raison de plus pour faire de la diversité culturelle et de l’égale vitalité de toutes langues, y compris de l’anglais et de l’arabe dont la riche contribution séculaire à la pensée humaniste rend d’autant plus intolérable l’instrumentation qui en est faite, non seulement les moyens de résistance aux stratégies de pouvoir totalitaire, mais aussi celui de penser un autre monde pour demain. Nous devons en convaincre nos concitoyens français et européens et, pour cela, agir concrètement en attachant notre action à ce qui touche leur vie quotidienne.

Le temps du diagnostic indéfiniment ressassé à l’identique entre les experts et les militants du sujet est en effet maintenant révolu. Doit venir désormais le temps de l’action pour que tout citoyen responsable prenne au moins conscience d’un savoir essentiel que deux ou trois décennies d’obscurantisme organisé par nos élites sur le sujet ont souvent réussi à évacuer de beaucoup d’esprits : notre devenir linguistique n’obéit à aucune fatalité, mais à ce qu’en décident ceux qui ont le pouvoir, démocratique ou non ; de même, il n’est pas détachable du projet de société auquel il se relie pour en être l’instrument primordial autant que le fruit.

Ainsi, parce que la question de la langue traverse et sous-tend toutes les autres problématiques humaines, il faut commencer par en faire comprendre les enjeux à nos concitoyens en tous domaines et à tous niveaux. C’est à quoi veut s’employer en priorité DNL.

Au-delà, nous ne sommes détenteurs d’aucun savoir, ni d’aucune certitude qui nous dicte la solution à retenir. Nous défendons seulement les valeurs et les principes que nous donnons comme cadre aux projets que nous cherchons à faire émerger et que nous soutenons par tous moyens à notre disposition. L’objectif, c’est de faire bouger les lignes dans leur direction.

Et parce qu’agir et faire agir en ce double sens est notre première raison d’être, et non pas de gémir et de dénoncer, nous avons décidé d’adapter la présentation de notre site en conséquence en lui assignant désormais comme fonction première celle de rendre nos actions plus visibles et de mieux vous informer de l’état d’avancement des projets que nous inspirons et qui ont notre soutien. Nous espérons ainsi inciter tous ceux qui peuvent leur apporter une contribution utile à nous rejoindre ou à s’associer sous une forme ou une autre à leur réalisation.

Certes, par nos éditoriaux et nos divers types d’écrits, nous continuerons à réagir à l’actualité sous l’angle qui est le nôtre, car c’est ainsi répondre à notre devoir de transparence au regard de ce qui motive et inspire notre action. Néanmoins, l’identité de DNL s’exprimera en premier lieu dans le développement de son action qu’il importe donc de mieux présenter. L’état actuel d’avancement de certains des projets que nous soutenons, dont nous vous rendrons désormais compte de façon plus précise, est la preuve que cette priorité donnée à des projets concrets répond à une réelle attente de nos concitoyens qui savent qu’ils ne peuvent aujourd’hui compter que sur eux-mêmes, dans ce domaine comme dans les autres, pour retrouver l’espoir d’un monde meilleur.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.