Edito

avril 2019 Thierry Priestley

Vous avez dit ridiculing ? Nous, on vous dit plutôt démocrabouilling(e)…

Soyons justes, Le Monde produit de temps en temps des analyses utiles, à défaut de susciter l’approbation de tous, sur des faits de société que le débat public politique, institutionnel et médiatique préfère pour sa part ignorer, au motif implicite qu’il faut bien s’en accommoder parce que la modernité du monde « c’est comme ça », et dont il préfère ne pas interroger l’origine, la portée réelle et les conséquences néfastes pour l’avenir de nos sociétés. En l’occurrence il s’agit de deux pleines pages de son supplément « L’époque » (n° daté des 28-29 avril 2019), dédiées à une enquête sur l’invasion des mots anglais en « ing » dans la sphère sociale française, signée de Nicolas Santolaria.

Passons rapidement sur le nombre impressionnant de ces mots invasifs dont cette enquête sommaire nous donne assez juste idée, depuis ceux qui sont déjà rentrés, ou presque, dans le dictionnaire de la langue française et notre langage commun (meeting, planning, marketing...), jusqu’à ceux, de plus en plus hallucinants, dont les adulateurs fanatisés de l’univers de la Silicon Valley gavent leur langage quotidien pour se donner à croire qu’ils lui appartiennent, avec le zèle des convertis à une nouvelle religion. Quant aux domaines auxquels ils touchent, cette petite enquête journalistique montre assez bien par ses nombreux exemples qu’aucun d’eux n’échappe en France à leur envahissement : travail, loisirs, sports, nourriture, sentiments, vie sexuelle et spirituelle, bref tout ce que recouvre le marché total dans le cadre de l’économie de l’offre globalisée, c’est-à-dire quasiment tout ce qui fait une vie humaine.

Ce qui néanmoins fait la grande faiblesse de cette enquête est ce qu’elle donne à entendre de l’origine de cet envahissement, de ce à quoi il est imputable et de ses conséquences de divers ordres.

Ainsi, s’agissant de son origine, elle nous parle « d’emprunts » de ces mots à la « langue anglaise », « d’abord apparus dans le monde de l’entreprise » et nous présente leur sur-utilisation comme le fait spontané de ceux qui en abusent, répondant à diverses motivations. Ainsi, selon tel sociologue, il s’agit pour certains de faire entendre qu’ils sont « à la pointe de la tendance » ; selon tel autre spécialiste, ce serait « un moyen pour les Français de s’internationaliser à petit prix », rappelant qu’ils « sont nuls en anglais », comme le rabâchent périodiquement les enquêtes commanditées par les actionnaires du secteur puissant et très prospère des instituts de formation à l’anglais, encouragées, sinon financées par les grandes entreprises ; enfin, selon tel autre, ces mots serviraient aussi parfois à « ripoliner le réel (socialement négatif) sous une couche de pseudo-modernité », visant par exemple le slashing pour les petits jobs cumulés ou le moofing pour le travail précaire dans les cafés.

Sans doute y a-t-il bien un peu de tout cela dans ce qui pousse certains Français à sur-utiliser plus que d’autres ces mots en « ing » (ou autres) de consonance anglaise. C’est néanmoins sous-estimer ce que le langage de tous les Français, notamment de ceux dont le profil et l’environnement ne sont pas ceux des anglomanes, a déjà absorbé de ces mots via Google, les médias et ce qu’en rapportent leurs enfants, fussent-ils exaspérés par cet envahissement. De fait, tout le monde se plie plus ou moins à cette mutation de la langue et il faut donc en rechercher les raisons ailleurs que dans les motivations des Français en addiction patente à ces mots.

A cet égard, peut-on vraiment parler de mots anglais ou même de globish ? Non, car ce serait oublier que si ces mots sont tirés de l’anglais, ce que facilite la plasticité bien connue de cette langue, ils n’appartiennent pas pour autant à la langue naturelle des anglophones, mais exclusivement à l’univers de la grande entreprise, même si l’anglais naturel a été lui aussi colonisé par le vocabulaire de la grande entreprise, comme me l’a confié un jour amèrement la présidente d’une association britannique de défense de la langue anglaise.

Ces mots, en effet, ne sont pas « apparus » innocemment dans l’entreprise comme l’enfant déposé dans un chou par une cigogne, mais sont le fruit d’un long travail d’experts et consultants de la grande entreprise. Son objectif est sans doute de favoriser l’élargissement de son marché à l’international par une langue voulue universelle, comme cela est mentionné dans l’enquête du journaliste, mais pas seulement. Il est clairement bien plus le formatage et l’enfermement mûrement organisés des représentations des collaborateurs, salariés, clients et autres prospects inclus dans son vaste univers, dans celles de son imaginaire et de ses valeurs qu’elle veut prescrire à toutes ses cibles, selon ce qui sert les seuls intérêts de ses actionnaires. Car la grande entreprise a parmi ses experts suffisamment de sociolinguistes pour savoir que « c’est le signe qui guide la pensée, et non l’inverse », selon la célèbre formule de Ferdinand de Saussure, donc le comportement des humains.

Dans cette mesure, il ne faut pas parler d’ « emprunt de mots apparus dans l’entreprise », mais bien de stratégie impériale incontrôlée d’asservissement de l’imaginaire et du comportement de ses cibles aux intérêts du monde de la finance, ce qui n’est pas pareil. Une stratégie d’autant plus impériale et effrayante qu’elle ne se donne aucune limite de cibles, ni éthique, ni écologique, ni encore moins civique. Il suffit de lire les programmes de travail des salariés de certaines entreprises, comme celui de Spotify ou le programme « Yes perform and develop », très en vogue dans les grandes entreprises françaises, pour s’en convaincre et en éprouver de l’effroi.

Et s’il est vrai que la sur-utilisation de ces mots en « ing » doit beaucoup à la bêtise et au narcissisme des Français qui en ont l’addiction, il faut quand même préciser à leur décharge que ce narcissisme est justement le fondement même du contrat qui lie beaucoup d’entre eux à la grande entreprise dont ils dépendent économiquement, sinon juridiquement. Un narcissisme qu’ils ne peuvent réaliser qu’en fondant leur imaginaire et leurs valeurs dans ceux de leur maître, en premier lieu en adoptant ses mots et le sens qu’il leur donne, signe primordial de leur allégeance. C’est notamment le cas des petits start-upeurs en addiction aux mots en « ing » et de ceux qui aspirent à le devenir à l’heure où il est signifié à tous nos jeunes que c’est la bonne voie d’accès au bonheur et à un bon statut au travail.

Rien de nouveau sous le soleil français, du reste : les petits marquis de la cour de Versailles en faisaient autant il y a quelques siècles pour avoir droit aux faveurs et à la protection du roi. Et naturellement, cette entreprise de soumission de l’imaginaire et des valeurs de tous commence avec les mots des outils informatiques qu’on leur glisse dans les mains dès la petite enfance.

Ne pas mentionner cet autre fait de société bien établi qui est lié à celui qui fait l’objet de l’enquête est donc tout simplement très surprenant. Tout comme il est surprenant de ne pas y relever que cet envahissement aboutit à laisser au management de la grande entreprise, et pas seulement Google, le soin de dicter au reste de la société l’ordre moral et le politiquement correct auquel elle doit se soumettre, sans contrôle ni débat démocratiques. Que certaines des prescriptions portées par ses mots en « ing » puissent être approuvées, comme la condamnation du machisme au travail, par le manterrupting (interrompre une femme qui parle) ou le mansplaining (expliquer la vie à une femme), ne rend pas normal ni acceptable cet accaparement du pouvoir normatif de la langue.

Quant aux conséquences de cet envahissement qui affecte tout le monde, même si c’est à des degrés divers, comment peut-on se contenter de les circonscrire au ridicule de ceux qui abusent de l’emploi de ces mots ? Comment cette « spécialiste de langue française » de l’Université d’Orléans peut-elle dans l’entretien que publie ce journal, après avoir reconnu que « tous ces mots témoignent de l’influence de l’anglais et de l’idéologie entrepreneuriale qui s’y rattache » (tout de même…) déclarer aussitôt après « l’emprunt, l’échange sont aussi des choses normales. On a besoin de nouveaux mots pour exprimer des réalités émergentes ».

Sauf qu’encore une fois, il ne s’agit pas d’emprunt, mais d’une vaste entreprise impériale des forces de l’argent. Ce n’est donc pas « normal ». Disons plutôt que ce faux « emprunt » nous prive justement de tous les autres nouveaux vrais emprunts à faire à d’autres langues pour enrichir la nôtre et pour nous permettre de penser le monde de demain avec d’autres mots que ceux qui excluent tous les autres ; ceux dont on a besoin pour critiquer ceux qui n’ont servi qu’à construire le monde d’aujourd’hui dont tout le monde perçoit les limites catastrophiques. Alors, ne parlons pas seulement de ridiculing, nommons plus justement démocrabouilling(e), avec un e muet à la fin de préférence pour lui donner une consonance francophone, ce qui n’est qu’entreprise de démolition des soubassements linguistiques et culturels d’une démocratie digne de ce nom.

Le 29.04.2019

Thierry Priestley

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.