Edito

décembre 2014 Thierry Priestley

Un débat démocratique, pour quoi faire ?

« Demain… nos langues » est né de la volonté de donner envie à nos concitoyens de remettre en question et en débat ce que le Procureur Éric de Montgolfier appelle un « abandon de langue »1 que nos élites et médias s’efforcent de vouloir rendre indiscutable.

Or, voici que soudain, alors même que le récent et remarquable Rapport d’information de janvier 2014 de l’Assemblée Nationale « Pour une ambition francophone », dont le rapporteur fut Pouria Amirshahi, n’avait eu que peu d’écho dans les médias, le monde français de l’économie et de la finance commence à y répandre des paroles enthousiasmantes sur les chances économiques qu’elle offre à la France et la nécessité d’en faire un nouveau grand pôle économico-linguistique du monde.

Miracle ? Revirement de nos élites qui rendrait soudain vaine notre entreprise ? Pas si vite, hélas…

Reprenons : le rapport Attali sur la Francophonie fut le coup d’envoi, suivi de divers articles dans la presse économique (Les Échos, La Tribune…), pour se poursuivre début décembre par un grand article de Jean-Marie Colombani sur les chances de la Francophonie dans Direct Matin (éditorial du 8-12-2014), un journal populaire à grande diffusion s’il en est. Ce n’est sans doute qu’un début. Bientôt, nous en faisons le pari, tous les médias audiovisuels et écrits devraient nous abreuver d’émissions sur le sujet lié à la fièvre du rêve Africain. Un rêve qui désigne ce continent si longtemps méprisé comme le nouvel Eldorado d’une croissance à plus de 10% dont il est urgent de dévorer les retombées pour notre économie déclinante et affamée, au nom du partage d’une même langue dont les économistes viennent de découvrir qu’il favoriserait les échanges économiques entre ses locuteurs.

Bref, dès lors qu’il est démontré qu’une politique linguistique peut rapporter de l’argent, non seulement il vaut la peine de le clamer sur les toits plutôt d’ailleurs que d’en débattre, mais on découvre aussi comme par enchantement tous les arguments qui tendent à prouver que le destin d’une langue est celui que lui donne une volonté politique. Dont acte.

Certes, n’allons pas nous plaindre de cet optimisme sur les promesses économiques du rayonnement de notre langue, ni blâmer la reconnaissance tant attendue de la capacité du politique à déterminer un devenir linguistique. Mais que vaut ce revirement de la part de ceux-là mêmes qui acquiesçaient encore hier aux dérives linguistiques conduisant à la suprématie universelle de l’anglais en les excluant du débat public ?

Constatons en premier lieu que celles-ci servent encore largement leurs objectifs : l’unification des marchés pour les grandes entreprises mondialisées, la sacralisation universelle d’une pensée libérale qui met l’homme au service de l’économie - et non l’inverse - pour ses adeptes (comme le latin a longtemps sacralisé la doctrine de l’Église catholique en d’autres temps) et la réalisation du fédéralisme européen pour ses partisans qui, tel Tullio de Mauro, ne l’imaginent plus possible sans l’unification linguistique de l’Europe par l’anglais.

Tous ceux-là savent donc depuis longtemps que les mutations linguistiques qui avaient leur faveur jusqu’à ce jour n’ont rien de naturel, qu’elles sont dérivées d’une stratégie de pouvoir, qu’elles sont indispensables à la réalisation du projet politique de leur choix et qu’il faut les extraire du débat démocratique de peur que les peuples et les porteurs d’autres idéologies que les leurs ne s’en accommodent pas et ne les contestent.

Le revirement partiel et très franco-français de nos élites à la faveur du rêve économique pour la Francophonie ne change rien à cette réalité. Pour elles, le devenir linguistique des peuples est subordonné à leur devenir économique et doit le servir dans l’optique de la pensée libérale, point final. Pour ce faire, ce monde n’a pas besoin de débat public démocratique, mais de propagande, fût-elle à un moment donné celle qui sert la Francophonie.

Une réalité qui ne nous convient donc pas, même si les arguments de Jacques Attali et des banquiers ne sont pas dénués d’intérêt ni de pertinence, car l’objectif de Demain nos langues, n’est pas la prospérité économique de la Francophonie à n’importe quel prix, mais un état linguistique du monde qui serve l’homme et dont le devenir a besoin plus que jamais d’intelligence, d’humanisme, de débat et de démocratie. Notre action et la vôtre en ce sens sont donc plus que jamais nécessaires.

« Demain… nos langues » est là pour les porter et les amplifier.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.