Edito

décembre 2015 Thierry Priestley

Quand certains comportements linguistiques deviennent indécents

Nul ne contestera l’importance de tous les facteurs historiques (des plus anciens aux plus récents), géopolitiques, théologiques, économiques et sociologiques qui sont retenus par de savants experts pour expliquer l’émergence et l’audience de l’idéologie islamiste radicale. Néanmoins, un autre facteur tout aussi déterminant mérite d’être mentionné, que certains comportements linguistiques, particulièrement français, éclairent d’une lumière très crue, jusqu’à l’indécence.

Ce facteur est celui de la prospérité antérieure, répandue partout et glorifiée par l’Occident, d’une autre idéologie aussi totalisante que l’islam radical, notamment quant au champ de ce qu’elle entend soumettre à sa loi, celle du marché et de la finance. Sa même ambition, si peu condamnée, de soumettre l’homme en sa totalité à l’empire de sa seule logique, jusqu’aux recoins les plus intimes de sa vie, son antériorité aussi, peuvent donner aux idéologues de l’islam radical le sentiment de ne lui donner que la réplique sur un même registre, qui ne mérite pas davantage condamnation morale. Car, pour reprendre une fois de plus la formule d’Alain Supiot, nous sommes à l’ère du « marché total », celle qui met l’homme dans toute son humanité au service de l’économie et non le contraire .

L’idéologie qui fonde cette servitude, en effet, a beau l’affubler de références à la liberté, prétendre vouloir le bien-vivre de ses cibles, celui dont nos maîtres de la « com » savent si bien diffuser les recettes charlatanesques, et avoir beau attiser la « selfie » manie de ses victimes, elle conduit aussi à faire souffrir beaucoup, en atteignant non seulement la dignité des hommes, parfois leur vie, mais aussi une part considérable du vivant, notamment en menaçant leur environnement. Sans doute ces méfaits sont-ils souvent déniés par les maîtres du marché qui sont gens sans cruauté, convaincus de leur innocence et de leurs bonnes intentions à l’égard de leurs victimes, quand Daech organise lui-même et revendique fièrement les crimes aveugles perpétrés en son nom par les esprits faibles et pervertis qu’il a chargés de les commettre. Sans doute aussi sont-ils heureusement limités par l’encadrement législatif et judiciaire que les États de droit arrivent encore à leur imposer de plus en plus difficilement. Ils n’en sont pas moins des méfaits destructeurs, issus d’une idéologie radicale.

L’hypocrisie de nos radicaux du marché et de la finance ne les empêche pas non plus de faire preuve d’indécence dans l’affichage de leur idéologie. Ils ont en effet pour étendard sans cesse brandi la langue orwelienne (relisons encore et encore 1984) dont ils font l’instrument de l’expansion de leur idéologie et de son emprise sur le monde entier, cette langue que l’on ose à peine appeler l’anglais pour ne pas stigmatiser celui-ci d’avoir été confisqué et martyrisé par ceux qui veulent imposer sa contrefaçon à l’humanité entière comme langue unique d’accès à l’avoir, au savoir et au pouvoir. Celle aussi dont ils se servent pour appauvrir et contaminer toutes les autres, criblées de néo-anglicismes jusqu’à la nausée et progressivement conformées à leurs représentations du monde par le biais de leurs slogans publicitaires et de leurs algorithmes de la traduction automatique .

Indécence, sans aucun doute. Le mot n’est pas trop fort quand en France, au moment même où ce pays frappé de douleur s’apprête à accueillir la COP21 et où le peuple est appelé tout à la fois à un sursaut de patriotisme, pour défendre ses valeurs et la démocratie, et à contribuer aux efforts que nécessite le sauvetage de la planète, voici que surgit sans la moindre gêne l’étendard linguistique de nos radicaux du marché dont l’idéologie a répandu tant de malheurs et de ressentiments sur terre. En veut-on quelques exemples ? Les voici.

Commençons par le plus choquant d’entre eux. Jean Tirole, président de l’École d’économie de Toulouse, officiellement et honteusement dénommée Toulouse School of Economics ou TSE (voyez flotter au vent mon étendard), annonce ainsi cyniquement la création d’un cursus tout en anglais visant à attirer les étudiants étrangers (les étudiants français, il s’en fout complétement) qui rapportent de l’argent, car faire de l’argent est naturellement, selon M. Tirole, la première fonction et la raison d’être d’un établissement public d’enseignement et non l’éducation des étudiants de France. Et le même Tirole de se vanter de pouvoir ainsi contourner la loi Fioraso, pourtant déjà fort complaisante à cette vision pervertie de la fonction éducative. Servir son idéologie, faire de l’argent et contourner les lois de la République, telle est la devise de ce triste sire qui n’a que le Nobel de son idéologie. Espérons qu’un jour, une loi de la République, effectivement appliquée, prévoira de frapper d’indignité nationale les auteurs de ce genre de bassesse.

Dans la foulée, voici que l’EDHEC, autrement dénommée EDHEC Business School, autre établissement public français d’enseignement supérieur ne voulant pas être en reste de la TSE dont elle partage l’idéologie et l’étendard linguistique, s’offre une pleine page de publicité dans Le Monde des 29-30 novembre pour nous annoncer en caractères immenses « Yes, we can do both » (oui, nous pouvons faire les deux), c’est-à-dire faire prospérer l’industrie financière et contribuer à lutter contre le réchauffement climatique. De qui vous moquez-vous, Messieurs les affairistes de l’enseignement ? Votre idéologie est celle de la prédation totale de la planète, elle l’a déjà amplement prouvé. Un peu de discrétion et de décence, s’il vous plait, dans votre façon de proclamer l’inversion des effets réels de l’idéologie que vous servez et de brandir son étendard linguistique dont vous faites semblant d’ignorer la vraie signification.

Enfin, parlons un peu de la Mairie de Paris, capitale du pays qui accueille la COP21. Elle nous donne actuellement à voir s’étaler sur ses panneaux de rue, en plus de quelques « Ensemble, sauvons le climat », les nombreux « Let’s act for climate » conviant en anglais le peuple de Paris et ses visiteurs étrangers à célébrer et soutenir les grandes ambitions et les très petits efforts des participants de la Conférence pour sauver notre planète des catastrophes climatiques annoncées.

Let's act for climate

Mais, Madame Hidalgo, quand on veut que Paris s’adresse au monde pour l’inviter à réparer les crimes d’un capitalisme financier irresponsable, on commence par respecter la diversité linguistique de ce monde qui participe de la diversité du vivant, menacée par le réchauffement climatique et la culture du déchet, et par ne pas se soumettre au monolinguisme de ceux qui ont la première responsabilité de ce que vous dénoncez. Pourquoi ne pas avoir fait au moins application d’une certaine loi du 4 août 1994 qui impose la double traduction des annonces au public ? La valeur symbolique et le sens de cette multi-traduction, même limitée à deux ou trois langues, auraient été forts. Mais, manifestement, vos communicants n’en ont cure et la loi de la République n’a plus aucune autorité pour eux quand elle ne s’accorde pas à l’injonction linguistique mondialiste des maîtres du marché. Pourquoi les laissez-vous faire ?

Décidément, on comprend ainsi mieux pourquoi un vrai débat démocratique sur la question linguistique paraît si difficile à obtenir. C’est que, derrière la langue, il y a tant de choses malpropres qui lui sont liées qu’un vrai débat démocratique sur notre avenir linguistique pourrait les mettre en lumière…

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.