Edito

février 2015 Thierry Priestley

Langue, mieux vivre ensemble et démocratie

Les événements tragiques de janvier 2015, en révélant l’ampleur des fractures de la collectivité nationale, propulsent la question linguistique au premier rang des débats qu’elles suscitent sur leurs causes et les moyens d’y remédier.

Dans la recherche des premières, sont surtout pointés les ghettos et la segmentation territoriale, économique, sociale et culturelle de la société française. D’aucuns s’attachent à identifier des causes plus initiales que seraient tout à la fois la perte de la maîtrise des flux migratoires, les défaillances des dispositifs sécuritaires et les effets d’une mondialisation dont la perversion aurait la dérive islamiste pour réplique mécanique. Mais tout le monde s’accorde au moins sur une raison qui, pour n’être pas la plus initiale, n’en est pas moins essentielle : l’impuissance de l’école de la République à réparer les effets de tout cela et, pour ce faire, à transmettre aux écoliers des cités les valeurs et les savoirs qui conditionnent leur vouloir autant que leur savoir vivre ensemble.

Or, là s’invite la question linguistique dans la mesure où tous les experts, y compris ceux de l’inspection générale de l’E.N. (comme l’attestent plusieurs de ses rapports depuis plus de vingt ans), s’accordent à constater que beaucoup de nos jeunes concitoyens issus de l’immigration en rupture avec l’école de la République s’enferment dans une identité et un rapport au monde construits par la langue d’une grande pauvreté qu’ils forgent eux-mêmes entre eux et au gré de ce qu’ils captent ici et là sur leurs réseaux internet ; une langue qui n’est ni vraiment la langue française, ni encore moins celle de la mère ou du pays d’origine, souvent ignorée ; une langue qui, même si elle emprunte ses mots à la langue française, véhicule des représentations du monde, des valeurs, des sens et des codes sociaux autres que ceux du français « standard » et qui, pour cette raison, non seulement leur rend souvent les savoirs de l’école inaccessibles, mais surtout les incite à les rejeter.

Dans un récent éditorial de Marianne, Jacques Julliard, comme d’autres, en appelle pour cela à « la défense prioritaire, inconditionnelle, sans esprit de recul, de la langue française contre les parlers banlieue et les parlers voyous, mais aussi les parlers commerciaux, les parlers bancaires, contre l’anglais d’aéroport et les sabirs eurocratiques » comme « partie intégrante de notre combat pour la civilisation ». Cet appel, cependant, n’indique en rien les moyens de seulement donner envie aux gamins concernés d’acquérir les compétences linguistiques qui leur donneront celle d’accéder aux savoirs transmis par l’école et la possibilité de développer leur raison et leur esprit critique, de se sentir mieux en France et de lui appartenir au lieu de la haïr.

Un récent colloque organisé par la DGLFLF sur le thème « migrer d’une langue à l’autre » ouvre néanmoins quelques pistes à ce sujet. Plusieurs intervenants issus du monde de l’enseignement primaire, en effet, y ont développé les enseignements tirés de l’expérience qu’ils ont faite de l’initiation au français des plus jeunes enfants issus de l’immigration par sa confrontation à la langue des mères, appelées à participer à ces séances d’initiation.

Ils en déduisent que la référence à la langue de la mère et sa confrontation au français pour aborder certains concepts permet non seulement de consolider l’autorité des parents dont la langue et la culture sont ainsi valorisées, tout en les impliquant d’avantage dans l’éducation française de l’enfant, mais aussi et surtout de donner à celui-ci les moyens conceptuels d’une meilleure compréhension et de la relativisation du sens des mots. Ils l’aident aussi tant à mieux s’approprier les deux langues et tout ce qu’elles portent respectivement qu’à faire son apprentissage d’une ouverture critique et tolérante au monde.

L’enfant pourra ainsi construire son identité dans un rapport apaisé avec les deux cultures dont elle aura été nourrie, sans risquer de la voir enfermée dans les limites étroites et malsaines d’une représentation du monde forgée par une langue de gamins si pauvre qu’elle fait de ceux qui l’ont pour seule référence une proie facile des idéologies obscurantistes.

Finalement, il ne s’agit là que de s’approcher autant qu’il se peut de la façon dont Mona Ozouf1 nous apprend que les instituteurs de la République ont réussi à construire l’identité française et républicaine des gamins de nos provinces, non pas tant, comme on le croit souvent, par la violence linguistique de l’interdiction dans l’enceinte de l’école de l’usage de la langue locale qui était aussi la langue de la mère de ces instituteurs, mais par l’accès à la langue française et aux savoirs scolaires via la référence aux mots du terroir et l’exemple de la géographie et de l’histoire locales.

L’identité française républicaine et la sienne propre de fille de Bretons parlant le breton à la maison, nous dit encore Mona Ozouf, n’a pas été initialement la substitution de celle-ci à l’identité locale, mais la superposition de l’une à l’autre et leur hiérarchisation pacifiée et réussie au profit de la première, constitutives de l’identité nationale et du vouloir vivre ensemble des Français.

Alors certes, la question de l’appartenance territoriale de nos enfants issus de l’immigration ne se pose plus dans les mêmes termes et leurs instituteurs ne sont que très minoritairement issus de leurs territoires respectifs, mais n’est-ce pas une raison supplémentaire pour ne pas dénier cette appartenance et ne pas effacer la langue de la mère ? Une langue dont la maîtrise peut de surcroît être demain un atout pour la recherche d’emploi de ceux qui l’auront acquise.

Cette piste paraît d’autant plus intéressante qu’elle peut contribuer à diminuer à terme la tentation de la nuptialité endogame consistant, d’une génération à l’autre et parfois jusqu’à la quatrième, à chercher le conjoint dans le pays d’origine. Son taux, très élevé dans les milieux immigrés les moins intégrés culturellement, est cause majeure de la perpétuation de l’enfermement communautaire.

Sans doute les résultats des expériences évoquées ci-dessus et les conditions de leur obtention demandent-ils à être davantage évalués. Ce qui en a été rapporté dans le colloque mentionné ci-dessus, néanmoins, est suffisamment convaincant pour laisser espérer au moins sa prise en compte dans les réflexions des autorités supérieures de l’éducation nationale appelées à relever les défis dans les territoires de la République où l’école reconnaît elle-même être en échec. L’objection possible de son coût doit aussi être mise en rapport avec celui des conséquences des échecs actuels.

Toutefois et en tout état de cause, le débat à leur sujet ne doit pas se cantonner dans le monde des experts et des responsables de l’éducation nationale. Si intéressant et utile que fut le colloque de la DGLFLF, il était encore une fois celui de l’entre soi quelque peu confidentiel des « sachants ».

Or, dès lors qu’il est acquis une fois pour toutes que la langue est un pilier de l’identité nationale et un paramètre fondamental, primordial, du vivre ensemble, de la justice sociale et de tout projet démocratique de société, ce débat doit s’ouvrir à tous les citoyens de ce pays, à commencer par les nouveaux venus et leurs enfants. Il est donc plus qu’urgent de leur en démontrer l’importance et les enjeux de façon convaincante pour eux et de les y associer en même temps que toute la population.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.