Edito

février 2016 Thierry Priestley

Apprendre les langues étrangères : pour quoi faire ?

Certains faits d’actualité concomitants ou commentaires savants à leur sujet, que nul journaliste ne songe à rapprocher tant ils paraissent étrangers les uns aux autres et d’importance inégale, semblent ne prendre tout leur sens et leur cohérence que dans leur mise en confrontation.

Ainsi en va-t-il de ce que nous a livré la presse française en ce début d’année au sujet des faits suivants : le développement spectaculaire de l’économie des emojis, présentés par Les Echos1 comme « la nouvelle langue du monde », les volte-face gouvernementales sur les classes bilangues, abondamment commentées par toute la presse, et les interrogations perplexes que continuent de susciter le pouvoir d’attraction de l’islamisme radical sur certaines composantes de nos sociétés. Car, si improbable que puisse apparaître à première vue le rapport entre ces trois sujets, la lecture du récent ouvrage de Jean Birnbaum2 et celle de sa récente tribune dans Le Monde daté des 24 et 25 janvier 2016 nous en donnent bien vite l’intuition.

Le propos central de J. Birnbaum, en effet, est de constater qu’en évacuant la religion de son mode de pensée, la gauche intellectuelle se condamne à ne rien comprendre de ce qui se joue aujourd’hui avec l’expansion du djihadisme. Il fonde ce constat sur le fait que les conflits qui naissent actuellement « sous le signe du religieux », en particulier ceux que nourrit le fondamentalisme islamique, ont pour caractéristique « non de dresser une identité particulière contre une appartenance universaliste, mais de mettre face à face plusieurs universalismes rivaux et incompatibles » que sont l’Islam en pleine effervescence fondamentaliste, l’internationalisme de la gauche sociale, de plus en plus trahi et en plein doute de lui-même, et le capitalisme mondial dont l’hégémonie mondiale est aujourd’hui plus défiée par le premier de ces rivaux que par le second.

En d’autres termes, ce que traduit aujourd’hui le djihadisme est avant tout la prétention du religieux de rebattre à son profit les cartes de la globalisation que chacun de ces universalismes en rivalité a la prétention de soumettre à son hégémonie, même si l’un d’entre eux au moins, l’universalisme internationaliste, laïque et social, est actuellement bien plus défensif qu’offensif.

Or, dans cette rivalité devenue sanglante, apparaît naturellement la question linguistique. Car la globalisation de tout universalisme s’accompagne naturellement d’une tentative d’hégémonie de la langue élue par ses maîtres, dont ceux-ci escomptent qu’elle assurera dans ses terres de conquête l’unification des valeurs, des représentations du monde et des lois qu’ils prétendent universaliser, quitte à compenser les échecs de cette tentative par l’universalisation d’autres modes d’allégeance à leur universalisme : rituels, prières, chants, codes sociaux, vestimentaires et alimentaires, etc.

Ainsi, l’universalisme religieux a-t-il pour première tentation la sacralisation de la langue élue, tel le latin de l’église catholique des premiers temps, jusqu’au concile de Tours de 813 qui a signé la résignation de l’Église au prêche en langues vulgaires, ou l’arabe classique de l’Islam que la difficulté d’en diffuser l’enseignement et la pratique dans certains pays a aussi conduit à y admettre les prêches en langue locale, ce que compense l’universalisation de ses rituels, de ses prières et même de ses conventions vestimentaires.

La réalité linguistique de l’universalisme capitaliste, en second lieu, malgré l’indéniable hégémonie actuelle de celui-ci, n’est guère différente, mais s’en distingue au moins sur un point. L’option de ses maîtres, en effet, est également celle de la langue unique, à défaut de la vouloir sacrée (quoique…), en l’occurrence l’anglais, mais leur constat est aussi celui de la difficulté de l’universalisation de la maîtrise de cette langue et même de ses inconvénients dans un monde où la diversité culturelle est parfois tenace, ce qui fait dire au CBI (l’équivalent anglais du MEDEF) que « English is not enough » et qu’il faut donc bien admettre une certaine dose de plurilinguisme.

À l’instar de l’Église catholique du concile de Tours, l’universalisme capitaliste s’accommode donc d’une certaine dose de diversité linguistique, mais ne renonce pas à son rêve d’unification linguistique sous sa domination, qu’il poursuit par d’autres moyens : les algorithmes de la traduction automatique de Google pour conformer toutes les langues au modèle de l’anglais et la diffusion à outrance de ses néologismes anglophones dans les autres langues que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer, mais aussi maintenant l’essor des emojis, ces représentations iconographiques simplifiées des diverses représentations des réalités du monde, dont son avant-garde proclame l’universalité et dont Les Echos nous assurent que leur prolifération fait la fortune des startup de la Silicon Valley. Pour le bonheur des masses auxquelles on promet ainsi un analphabétisme rapide, bien entendu.

En d’autres termes, et c’est ce qui le distingue des autres universalismes, la prétention universaliste du capitalisme s’appuie sur une double stratégie linguistique : universaliser le plus possible la langue qu’il s’est choisie et, pour ce qui échappe à son universalité, rétablir la globalisation à son profit par l’appauvrissement de toute langue et sa réduction à des petites images qui ne valent même pas, et de loin, les dessins laissés dans les grottes par l’homme de Neandertal. Bravo ! L’uniformisation rentable des marchés et la liquéfaction de quatre-vingt-dix pour cents de l’humanité dans un magma constitué de consommateurs et de travailleurs interchangeables, culturellement désaffiliés, jetés dans les trappes à pauvreté et asservis à la loi universelle de l’oligarchie capitaliste sont à ce prix.

Quant à l’universalisme internationaliste, laïque et social, que penser des tergiversations linguistiques des gouvernants qui s’en réclament ? Dans sa pureté théorique initiale, le choix de son instrumentation linguistique est celui de la traduction et de l’apprentissage diversifié des langues et cultures étrangères, impliquant le respect de leur diversité et l’élévation culturelle de ceux qui les apprennent pour s’accorder avec l’idéal internationaliste, au sens littéral de ce qualificatif.

Cependant, son avenir paraît bien problématique : alors qu’il est assailli par ses rivaux et intellectuellement contaminé par l’un d’entre eux, ceux qui devraient le promouvoir ont déjà livré les universités à la logique business du capitalisme et à sa langue quasi universelle, au nom d’un objectif emploi qui ne se conçoit plus que dans la soumission aux exigences de la globalisation du capitalisme contemporain, tandis que l’enseignement de l’arabe à ses enfants y est abandonné aux écoles coraniques. L’indécision et les volte-face gouvernementales françaises sur le devenir des classes bi-langues qui offrent une ouverture au monde plus large et plus riche que l’enseignement obligé de l’anglais minimal au seul service de l’universalisme capitaliste, traduisent bien l’incapacité des gestionnaires de l’universalisme internationaliste et social débilité à donner la seule réponse qu’appelle sa survie à la question de la finalité de l’apprentissage des langues étrangères : en maîtriser plusieurs pour échanger, non pour se soumettre ou soumettre.

Comment s’étonner dans ces conditions que la gauche intellectuelle se condamne à ne rien comprendre du djihadisme en évacuant la religion du champ de sa pensée quand déjà elle s’est condamnée depuis plus longtemps à ne rien comprendre de la domination du capitalisme pour en avoir évacué aussi la question linguistique ?

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.