Edito

février 2017 Thierry Priestley

Langue et démocratie : les ravages de la doxa

Au cas où subsisterait quelque doute sur l’objet exclusif de notre association dans l’esprit de quelques usagers de notre site, Demain nos langues (DNL) n’est pas une association de défense de la langue française, même si nous pensons que celle-ci a tout à gagner de la réalisation de nos objectifs propres.
 
DNL est en effet une association citoyenne dont les membres :
  • observent et analysent les rapides et profondes mutations linguistiques que connaissent nos sociétés, la société française en priorité mais pas seulement ;
  • cherchent à en comprendre les enjeux de tous ordres et s’interrogent sur leurs raisons réelles ;
  • veulent en identifier les conséquences à court, moyen et long terme et convoquent à cet effet les savoirs qualifiés utiles ;
  • et agissent pour que cette thématique de la langue soit démocratiquement débattue sous cet éclairage.

Un point c’est tout, et c’est déjà une grande ambition.

Soyons encore plus précis : DNL a été reconnue, par avis de la DGFIP du 7 juillet 2016, association menant une activité civique et culturelle d’intérêt général sur la base de ce qui précède. Cette qualité implique légalement le strict respect de trois exigences dont nous veillons à ne jamais nous départir : le désintérêt, la neutralité (notamment politique) et le caractère scientifique de son action.

Pour ce qui est du désintérêt, notre seule ambition est de servir l’intérêt général, celui de l’ensemble de nos concitoyens. Nul n’en doute, ni le conteste.

Côté exigence scientifique, nous ne nous présentons pas, au regard de la thématique linguistique, comme une institution savante que nous ne sommes pas et que nous n’avons pas la prétention d’être, même si nous pouvons nous prévaloir individuellement et collectivement d’une certaine intelligence du sujet acquise au fil de notre action. En revanche, nous savons ce qu’est une démarche scientifique dont nous nous obligeons à respecter la méthode dans la conduite de nos actions. Nous prenons aussi les moyens de convoquer tous les savoirs utiles pour comprendre les enjeux de notre avenir linguistique, identifier ce qui le détermine, faire partager l’intelligence de la question linguistique à nos concitoyens et leur permettre ainsi d’exercer pleinement leurs droits démocratiques à son sujet.

Certes, nos signalements et commentaires au jour le jour de l’actualité linguistique, publiés sur notre site, n’ont pour objet ni d’énoncer une doctrine sur les faits mentionnés, ni encore moins d’édicter des vérités établies. Mais, outre l’usage qui en est offert comme matériau d’analyses et d’études dédiées à l’alimentation du débat public, ils ont aussi pour intérêt d’interpeller ceux qui sont à leur origine et de justifier notre exigence de débat sur le sujet. Car, les mutations linguistiques que nous subissons tous dans toutes les sphères de notre vie quotidienne ne procèdent pas de la force du Saint Esprit. Elles ont toutes pour origine des volontés humaines inspirées par leurs intérêts, qui cherchent à s’imposer aux autres et qui ont donc à s’en expliquer.

Côté neutralité politique, enfin, outre le fait qu'elle est inhérente à la démarche scientifique, la transparence de DNL au regard de ses valeurs est totale. Celles-ci sont clairement énoncées dans nos statuts :
  • attachement à la diversité linguistique et culturelle et à une organisation équitable de l’ordre linguistique national, européen et mondial ;
  • refus d’une hiérarchie linguistique autoritaire ;
  • et exigence d’une vraie démocratie linguistique.

Pour le reste, à raison même de la nature hautement politique du sujet que nous traitons, nous prenons tous soin de laisser nos opinions politiques respectives au vestiaire.

Si celles et ceux qui nous connaissent encore mal, ou qui ont rarement eu l’occasion de se poser à eux-mêmes des questions sur la problématique linguistique, peuvent ne pas comprendre notre démarche, peut-être cela vient-il d’une communication insuffisamment explicite sur notre site. Nous veillerons donc à l’améliorer encore et à clarifier prochainement notre stratégie d’action. Mais l’explication nous paraît devoir être cherchée principalement dans une autre direction.

L’hypothèse qui nous paraît la plus plausible, en effet, est celle d’une forte prégnance, dans l’esprit d’une grande majorité de nos concitoyens, des idées reçues sur le sujet des mutations linguistiques actuelles, dont l’hégémonie mondiale croissante de l’anglais dit international et son envahissement dans la vie des non anglophones constituent les aspects les plus importants et les plus fortement ressentis. Or, ces deux aspects sont concomitants de la difficulté de la France, sinon de sa répugnance, à s’intégrer dans l’ordre mondial libéral, qui appelle l’hégémonie d’une seule langue, et de sa peine à y faire briller son économie et sa culture. Ils sont également concomitants d’une crise migratoire qui attise les réflexes identitaires de ceux que la mondialisation libérale laisse au bord du chemin ou jette dans le descenseur social.

Si bien que, dès qu’on se hasarde à interroger objectivement les raisons et les conséquences de ces mutations en remettant en question la théorie officielle et élitaire du « c’est comme ça car cela ne peut être autrement, il faut s’y adapter pour ne pas être évincés, et notre culture a tout à y gagner sans risque pour notre pensée et notre langue », ceux qui s’échinent à maîtriser la langue de la mondialisation dans l’espoir de rejoindre son versant heureux, peuvent être tentés de l’interpréter comme un déni insupportable de la légitimité de leurs efforts.

Simultanément et paradoxalement, cette injonction d’acceptation silencieuse de l’ordre linguistique établi est renforcée par ce que l’universitaire américain Walter Benn Michaels appelle la dérivation non innocente du débat public vers les questions de discrimination contre les minorités, dérivation servant à mieux justifier les inégalités sociales et éviter toute critique du capitalisme actuel. De la même manière, le débat sur l’envahissement de l’anglais chez nous est parfois dérivé, innocemment ou non, vers la question de l’intolérance nationaliste de ceux qui cherchent à se protéger contre tout ce qui vient de l’extérieur, notamment les migrants et leurs langues, dans un moment où ils sont effectivement mal reçus, comme pour mieux occulter la dimension sociale et politique réelle de ces faits linguistiques.

Cette explication mise en hypothèse est malheureusement confortée par la démonstration tout aussi consternante que nous font quotidiennement les grands médias et notre classe politique de l’imprégnation de leur esprit par toutes les idées fausses que diffuse la doxa en matière linguistique. Le dernier exemple : David Pujadas relayant benoîtement la question posée par un téléspectateur à Benoît Hamon et Manuel Valls à l’occasion du débat pour les primaires de gauche, pour leur demander s’ils parlaient bien l’anglais. Comme si cette capacité était une condition impérative, voire la plus probante, de leur capacité à gouverner la France.

Et nos deux hommes de répondre tout aussi benoîtement que tel était bien le cas pour chacun d’entre eux, sans autre commentaire... On eût espéré une autre réponse de leur part, surtout de celle de M. Valls, trilingue français/espagnol/catalan, qui avait sûrement quelque chose de plus intelligent à dire en réponse à cette question stupide qu’on devinait empreinte de toute la crasse d’obscurantisme longuement déposée par la doxa sur tout ce qui touche aux faits linguistiques.

À l’approche des élections présidentielles, DNL a décidément fort à faire pour tenter de briser cette épaisse chape de plomb et permettre à la question linguistique de trouver, sous l’éclairage d’un savoir fondé, sa juste place dans le débat public en un temps où il est plus que jamais nécessaire de repenser notre avenir et celui de l’Europe.

 

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.