Edito

février 2018 Thierry Priestley

L’avenir de la langue française est-il déjà scellé ou à tracer ?

Fort sympathique et de nature à susciter l’espoir de ceux qui désespèrent de voir nos gouvernants se préoccuper sérieusement de l’avenir de notre langue, déterminé depuis des décennies par les exigences de la mondialisation libérale, cette initiative inspire cependant aux esprits lucides une certaine circonspection, sinon un franc scepticisme. Le fait est qu’il y a des raisons pour cela à force d’avoir entendu de fracassantes déclarations d’amour pour elle, toujours contredites par les faits et l’inaction totale, malgré de remarquables rapports au Parlement laissés sans suite, tel celui de 2016 sur l’état de la francophonie dont Pouriah Amirshahi fut l’enthousiaste rapporteur.

Cette fois-ci pourtant, le chef de l’État français voudrait accréditer sa détermination à agir en faisant savoir qu’il annoncera en mars un « grand plan » pour la francophonie. On voudrait certes lui consentir ce crédit, mais mieux vaut comprendre auparavant à quelle logique se rattache cette soudaine exaltation de la francophonie de la part de l’homme du « en même temps » pour pressentir ce à quoi elle peut aboutir concrètement.

Vient naturellement en premier lieu à l’esprit la longue liste des abandons de la langue française, que tous ceux qui s’intéressent au sujet connaissent par cœur et qu’on ne détaillera pas ici. Beaucoup d’entre eux ne sont certes pas imputables à l’action du nouveau chef de l’État français, mais on ne l’a jamais entendu les dénoncer, bien au contraire, comme ceux qui affectent l’université, l’entreprise, la chanson et tant d’autres domaines ou encore les Alliances françaises de l’étranger dont le financement est de moins en moins aidé. Abandons auxquels il faut ajouter ceux, plus récents et hautement symboliques de notre langue au profit de l’anglais international que ce même chef d’État a lui-même mis en grande scène. Ce fut le cas lors de cette pitoyable réception des grandes forces de l’argent au château de Versailles il y a un mois où, comme l’a noté ironiquement un journaliste de TV5monde, « on ne savait plus qui s’incline devant qui », façon de dire que l’un s’est incliné devant les autres en leur parlant leur langue au lieu et place du français dont l’usage est imposé dans ce cas au président de la République par le protocole républicain.

Mais là n’est pas l’essentiel de ce qui peut susciter le scepticisme quant à la détermination du chef de l’État de rehausser le statut national et international de la langue française. L’essentiel se donne à être compris dans la caractérisation que font de nombreux analystes et journalistes, admirateurs ou contempteurs des orientations gouvernementales actuelles, de l’idéal politique d’Emmanuel Macron, à savoir sa filiation avec celui de Saint Simon, lui-même hérité d’une certaine manière de « La république des philosophes » de Platon. Pour faire très court ici, disons que cet idéal est celui de confier le pouvoir aux savants, reposant sur l’idée qu’il y a une vérité scientifique ou une raison supérieure du bon gouvernement des hommes, celle-là même que pensent porter E. Macron et tous les ministres et hauts fonctionnaires techniciens dont son équipe gouvernementale est constituée.

Dans un remarquable article d’une intelligence fulgurante, paru dans la page « Analyses et débats » du journal Le Monde (daté du 19 octobre 2017, p. 22) et intitulé « Le macronisme ou le spectre de l’épistocratie », le juriste Alexandre Vialla a parfaitement montré les divers symptômes de ce fondement philosophique de la pensée du chef de l’État, particulièrement répandu dans la pensée et l’action politique des pays anglo-saxons. Il montre aussi le danger qu’il fait courir à la démocratie comme le lui font courir toutes les pensées politiques qui ont une clé unique d’explication du monde et de conception de tout ce qu’il faut faire pour être en cohésion avec elle et garantir le bonheur de ceux qui y sont soumis. Comme le rappelle A. Vialla, cette clé, au cours de l’histoire, a pu être religieuse, nationaliste ou racialiste et raciste chez les nazis. Alain Supiot montre qu’elle est aujourd’hui celle des nombres, des courbes, des pourcentages, celle de « la carte » au détriment du « territoire ». Celle qui fait annoncer en une du Monde daté du 31 janvier, en immenses caractères, que « la croissance française est au plus haut depuis 6 ans » et reléguer en bas de la page et en petits caractères que « le nombre de ménages mal logés est en hausse », façon de dire que ceux-ci n’ont pas à se plaindre puisqu’on leur dit que la croissance revient.

Autrefois les hérétiques étaient voués à l’anathème ou au bûcher, les races déclarées « inférieures » aux chambres à gaz. Aujourd’hui, heureusement, les contestataires de la pensée scientiste libérale qui se veut scientifique ne sont voués qu’aux quolibets et au mépris pour être qualifiés « d’hommes du passé » ou d’« illusionnés ». La langue politique d’E. Macron, anglaise ou française, n’utilise plus que des mots au sens univoque pour être plus prescriptive.  Ainsi, le mot libérer (les énergies et la fonction publique, entre autres), ne peut avoir que le sens qu’il leur prête, tout autre renvoyant à l’archaïsme de ceux qui voudraient le lui opposer. Cette langue se calque de la sorte sur celle de la très grande entreprise dont elle a emprunté toutes les représentations du monde pour mieux diffuser partout son organisation et son mode de gestion, ses valeurs aussi. Cette langue nous dit qu’il n’y a pas d’alternative, à l’instar du « there is no alternative » de Margaret Thatcher, et que ceux qui ne s’y résignent pas n’ont d’autre choix que de se tourner vers les populismes concurrents de gauche ou de droite, voués aux gémonies du politiquement correct.

Surtout, pour revenir à notre propos, cet idéal-là, au croisement de celui du comte de Saint Simon et de la pensée de François Hayek, n’offre pas non plus d’alternative à la hiérarchie actuelle des langues qu’il implique. La langue française doit s’y plier comme toutes les autres langues et on n’imagine guère qu’Emmanuel Macron voudrait y contrevenir, tant il faut lui reconnaître la grande cohérence de sa pensée, jusqu’à la rigidité sur ce point. Il ne faut donc pas craindre de lui un revirement politicien à ce sujet, mais plutôt lui prêter l’intention d’embellir les musées de la langue française partout dans le monde et de veiller à la diffusion de l’apprentissage de notre langue dans les rangs des gagnants de la mondialisation comme signe de distinction sociale à faire valoir dans les salons des palaces pour y montrer qu’on ne parle pas que l’anglais et qu’on a quelque culture du passé. Sauf, bien sûr, à imaginer que notre dynamique chef d’État entend profiter du retrait américain sur la scène mondiale pour inverser la hiérarchie des langues au profit du français, devenant ainsi future première langue de la mondialisation libérale.

Cependant, outre le fait que cette dernière hypothèse est peu raisonnable et très probablement hors de la pensée du chef de l’État français, elle aurait surtout pour inconvénient de faire de la langue française un instrument de survie d’un capitalisme devenu anarchique qui a déjà atteint ses « limites catastrophiques » sociales, géopolitiques et écologiques et qui porte gravement atteinte à la diversité et l’équité linguistiques du monde, donc à la démocratie et à l’humanisme basique. A DNL, nous ne pourrions donc en aucun cas souhaiter qu’elle se concrétise.

Pour autant, il ne faut jamais désespérer de rien ni de personne, il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis et Emmanuel Macron est tout sauf un imbécile. Donc DNL jouera le jeu de cet appel à idées pour l’avenir de la langue française, on ne sait jamais… Mais quelles que soient les orientations retenues dans le plan annoncé pour l’avenir de la francophonie, on voudrait surtout qu’elles s’inscrivent dans un attachement sans faille à la liberté de langue et de pensée et à la libre confrontation de toutes les langues et pensées, conditions de la démocratie politique et sociale, dans l’entreprise comme sur la scène nationale ou internationale. Comme le rappelle superbement François Ost, juriste et philosophe belge, la traduction, cette « hospitalité langagière », y compris à l’intérieur d’une même langue, « est notre seule alternative à la barbarie ».

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.