Edito

février 2019 Thierry Priestley

À propos d’une pétition pour le respect de la langue française

Certes, les signataires de cette pétition ont bien compris, comme ils le précisent, « qu’il ne s’agit pas seulement d’une question de mode ou de modernité chic », mais bien « de commerce et de mercatique… pour mieux vendre partout les mêmes produits, de colonialisme culturel accompagnant la mondialisation économique ». C’est le moins que l’on puisse dire, mais franchement, ce n’est pas assez dire. Car, Il ne suffit pas seulement de souligner la vitesse de ce grand remplacement et de s’alarmer de l’uniformisation et de l’appauvrissement de la langue et de ses représentations du monde à des fins purement commerciales, en appelant à protéger nos jeunes de son emprise et de ses effets néfastes. Encore faut-il aussi appeler à prendre conscience de la nature et de l’ampleur réelles des divers effets délétères, directs et induits, de cette uniformisation pour qualifier en conséquence plus justement l’entreprise dont elle procède et se demander à qui – et non pas seulement à quoi – il faut en imputer la responsabilité primordiale. Dire en effet que cette entreprise d’unification et de formatage des représentations de la modernité est une « délinquance culturelle » et une insulte à la langue française ne suffit pas à la qualifier, notamment juridiquement. Elle ne suffit pas non plus à désigner ses auteurs humains si elle se contente de l’imputer à une logique commerciale mondialiste, en désignant quelques complices contaminés de troisième rang comme seuls responsables, ainsi que l’Etat, en un temps où il s’est délesté d’une grande part de son pouvoir d’agir en la matière.

Sans doute la qualification juridique pose-t-elle problème, car le législateur intervient bien peu aujourd’hui pour règlementer le choix de la langue utilisée quand il s’agit de désigner et présenter les objets et services mis en vente. En outre, si le législateur français a bien imposé l’usage du français en matière commerciale, la jurisprudence européenne de la CJUE a décidé que les mentions obligatoires devaient figurer dans une langue « aisément compréhensible » de tous, et que l’anglais et les icones avaient cette qualité, privant ainsi la loi française dite Toubon de 1994 de tout effet à ce sujet.

Cependant, aucune pratique commerciale, notamment linguistique, ne peut être considérée comme licite si elle a pour effets, surtout s’ils sont intentionnels, d’avoir des conséquences néfastes, immédiates ou à plus long terme, sur le bien-être matériel, physique ou mental de ses cibles. Il en est ainsi a fortiori si elle attente à leurs droits fondamentaux individuels et collectifs ou à des intérêts supérieurs de la nation. Or, à bien y regarder, certains de ces effets et intentions pourraient être établis et invoqués pour qualifier une telle stratégie comme éminemment délictuelle, sinon criminelle, et pas seulement de nature culturelle.

Ainsi, à quoi vise en fait le grand remplacement des mots de la langue française et d’autres langues ? A formater de façon quasi universelle les représentations de ses cibles pour en faire des particules élémentaires interchangeables de consommation et de travail au-delà de toutes les frontières territoriales et pour les aliéner à l’univers consumériste ou managérial fabriqué par ces mots qui le rendent désirable sinon indispensable pour l’un, et impératif pour l’autre. Exclusivement dédiés à l’augmentation des profits de ceux qui appellent à leur invention, à leur propagation et à leur usage obligé, ils contribuent primordialement à la détérioration du bien-être commun, et pas seulement à celle de notre patrimoine linguistique. De plus, rapporté à la préférence donnée par une large fraction des élites françaises et étrangères à l’anglais comme langue naturelle du travail et de bon nombre de leurs activités sociales, voire privées, et à l’obligation faite au reste de la société d’acquérir et d’utiliser l’anglais basique au travail et ailleurs (en leur faisant croire qu’il s’agit d’un véritable anglais qui assurera leur promotion sociale), ce grand remplacement a aussi bien d’autres effets intentionnels ou non. Entre autres, il favorise et accélère la fracturation sociale de maints pays, prive les membres de la frange basse de la société de leur autonomie de pensée au travail et efface insidieusement ce qui fonde leur identité individuelle et collective spécifique, particulièrement en France où la langue française en est le pilier principal et celui de sa cohésion sociale.

A cela s’ajoute l’atteinte que porte cette unification linguistique à la préservation de la biodiversité symbolique planétaire qui est tout aussi nécessaire à l’équilibre de la communauté humaine planétaire que l’est à l’équilibre de la nature la biodiversité animale et végétale. Comment en effet inventer d’autres mondes sages qui nous préservent des limites catastrophiques de la mondialisation ultralibérale contemporaine si nous n’avons plus que ses mots pour penser et dire le monde ? Comment y arriver sinon par le recours aux trésors du passé que recèle chaque langue et par l’enrichissement des imaginaires que seule permet la confrontation d’une langue à une autre, dans cet espace unique de l’intraduisible où, comme le dit Alain Supiot, commence le travail de la pensée ? Attenter à cette diversité linguistique et à la pensée dans le seul but d’accentuer la robotisation et l’aliénation mentales des humains à une logique mortifère devrait donc être interdit et sanctionné juridiquement.

En d’autres domaines, l’actualité judiciaire nous donne de plus en plus d’exemples de réactions judiciaires individuelles et collectives, parfois même institutionnelles et jusqu’ici inimaginables, aux dégâts imputables à des activités d’entreprises commerciales, par ailleurs licites en elles-mêmes : qui pour demander réparation à Total des inondations à répétition supposées imputables au réchauffement climatique auquel contribue largement cette entreprise, ou qui pour demander réparation à Monsanto des effets sanitaires du glyphosate. Pourquoi n’en irait-il pas de même au regard des effets délétères du grand remplacement de nos mots par ceux des forces du marché ? Ce qui en rend hélas aujourd’hui la perspective peu réaliste tient sans doute à plusieurs facteurs.

Le premier est bien sûr la fermeture du « marché des idées » à la problématique linguistique, car le monde des idées est bel et bien réduit à ce qui n’est plus qu’un marché, comme l’atteste la marchandisation croissante de la recherche et de notre enseignement supérieur, précisément corrélée à leur anglicisation forcenée. Or, ce marché des idées est contrôlé par les forces de l’argent et a réussi à enfermer durablement tout ce qui touche à la problématique linguistique dans le débat risible sur la défense rétrograde et devenue inaudible du rayonnement passé de la langue française. C’est une manière habile de l’évacuer, de prévenir toutes formes de réactions, surtout judiciaires, et de stériliser les progrès du droit à son sujet. Reconnaissons à cet égard le mérite de l’appel de nos intellectuels de chercher à faire sortir le débat de cette ornière, mais cela n’y suffira sûrement pas.

Le second facteur est l’invisibilité des manœuvres qui conduisent à ce grand remplacement et de ceux qui en donnent l’ordre en application d’une stratégie de long terme mûrement pensée et méticuleusement organisée dans un processus de l’ombre parfaitement silencieux où interviennent de nombreux acteurs : experts du management, dirigeants d’entreprise, actionnaires majoritaires, puis, comme exécutants, tous les relais de la grande entreprise, de l’Etat aux consommateurs eux-mêmes qui les légitiment en s’y soumettant sans mot dire, même si c’est à leur corps défendant. Dès lors, à la difficulté de prouver juridiquement la réalité des effets délétères de cette entreprise d’unification linguistique, s’ajoute celle d’établir l’imputabilité personnelle de leur responsabilité primordiale et on doute fort que notre appareil judiciaire soit en mesure de le faire. Or, à n’accuser que le « système », on n’atteint personne et tout continue impunément comme s’il n’était que le produit d’on ne sait quel déterminisme de l’histoire, dans un contexte où les gouvernants ont perdu le pouvoir de libérer leurs actes politiques de la logique des forces mondialisées du marché sous peine de faire sombrer le pays dans le chaos économique et social.

Le troisième facteur est celui de la difficulté pour le législateur de réglementer l’emploi des langues étrangères sans porter atteinte aux libertés publiques fondamentales, en particulier la liberté d’expression, ainsi qu’à la capacité d’innovation linguistique, notamment par emprunts de mots étrangers, sans laquelle toute langue meurt vite. S’il le fait parfois prudemment pour cette raison, souvent vainement, c’est au nom de la protection des intérêts supérieurs de la nation ou des intérêts des consommateurs, voire des travailleurs, comme l’a fait imparfaitement et en vain la loi Toubon de 1994 dans le contexte actuel. Car, dès lors que l’on fait ce qu’il faut (formation à l’anglais basique et « grand remplacement » accéléré des mots français par des mots anglais) pour que la nouvelle langue voulue universelle soit plus ou moins compréhensible de tous à la mesure approximative de ce qui est nécessaire à l’application de la loi (sécurité des travailleurs, information des consommateurs, …etc), on peut dire qu’il n’y a plus besoin d’obligation de l’emploi du français. Tout le reste tombe alors dans la trappe. « Tout le reste », c’est-à-dire tout ce qui fait qu’une langue naturelle est irremplaçable pour constituer chaque être humain, lui permettre d’exprimer pleinement son je et son nous, pour être libre et vivre pleinement son humanité en somme.

Comment alors empêcher juridiquement cet accaparement confiscatoire du pouvoir normatif de la langue par des forces occultes qui ne l’utilisent que dans le seul intérêt économique de leurs membres et au détriment de tout ce qui devrait être prioritairement protégé ? Par quels moyens juridiques ou autres, à quel prix et à quelles conditions ? L’affaire n’est pas simple tant l’usage du pouvoir normatif de la langue est celui qui accompagne toute entreprise de domination d’autrui et qui pour cela se prête difficilement au contrôle démocratique, à la réglementation et aux actions judiciaires, surtout aujourd’hui à l’ère du tout marché mondialisé, de l’économie de l’information et de l’intelligence artificielle qui ont déjà largement formaté langues et esprits. C’est justement pour cette raison qu’aurait dû émerger depuis longtemps le débat public sur tous les enjeux de la problématique linguistique et les réponses à y apporter, un débat que ne semble toujours pas vouloir ouvrir clairement la pétition de nos intellectuels français qui l’ont signée. Un débat que l’association Demain nos langues, en revanche, a cherché à promouvoir, mais sans y arriver faute d’en trouver les moyens de tous ordres, essentiellement humains, ce dont elle devra bientôt tirer les conséquences.

De toute façon, l’actualité sociale, politique, géopolitique et écologique occidentale, et pas seulement française, montre aussi que ce débat ne peut plus se détacher d’un autre débat, éminemment politique celui-là, qui ne se tranche pas à coup de pétitions et d’actions judiciaires. C’est celui qui, partant de l’obsolescence désormais admise par tous de nos systèmes démocratiques de représentation de la volonté populaire, hérités des XIXème et XXème siècles, conduit à interroger tous les problèmes nés de la soumission des pouvoirs étatiques et supranationaux aux pouvoirs sans limites, occultes et incontrôlés des forces de l’argent et du marché total, à commencer bien sûr par celui qu’il tire de son accaparement du pouvoir normatif de la langue, le plus crucial de tous. Le diagnostic étant bien établi à cet égard, il convient donc finalement moins d’en débattre aujourd’hui que d’agir politiquement à son sujet. Ce n’est pas l’objet de Demain nos langues. Tous ses membres, à commencer par son président, l’ont bien compris. Certains d’entre eux continueront donc le combat linguistique autrement en l’inscrivant dans une vision plus large et une action d’une autre nature, en vue de construire un monde plus sage et plus juste servi par une politique linguistique appropriée, humaniste et véritablement démocratique.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.