Edito

janvier 2017 Thierry Priestley

POUR 2017 : TOUS NOS VŒUX À TOUTES LES LANGUES DU MONDE

Tandis que dans nos démocraties s’élève, de plus en plus et de diverses manières, le bruit de la colère d’une fraction des classes moyennes et des jeunes, dirigée contre les effets sociaux désastreux de l’ordre mondial ultralibéral, c’est dans le silence de leur consentement apparent que s’accélèrent les mutations linguistiques insidieusement dictées par cet ordre et voulues irréversibles.

La stratégie est efficace, comme le révèle l’absence du sujet dans l’expression des mécontentements populaires. De fait, tout se passe comme s’il était définitivement acquis pour tous que l’ordre linguistique du monde était de peu d’importance pour n’être que la conséquence des autres réalités : économiques, technologiques, politiques, géopolitiques ou sociétales ; comme si la langue n’avait aucun rôle actif à jouer dans ce qu’il advient au monde, quand au contraire elle est l’instrument primordial de la conformation de l’ordre mondial et de la soumission de ceux qui doivent s’y plier.

C’est à vouloir rompre ce silence que, tout au long de l’année écoulée, nous nous sommes efforcés à Demain nos langues de mettre en lumière la dimension linguistique de ce qui a pu conduire aux évènements en tous genres qui l’ont marquée (attentats terroristes, contestations sociales, montée des mouvements populistes, Brexit, élections américaines…) et le rôle que pourraient tenir des politiques linguistiques mieux orientées pour contribuer à apaiser toutes les tensions actuelles.

Certes, nous en convenons volontiers, l’analyse se répète pour chacun de ces évènements : au-delà du constat que la violence de la contestation populaire est réponse à celle de l’ordre établi, nous voyons dans la soumission des dirigeants de nos démocraties à l’hégémonie de la langue du « marché total » une cause majeure de la défiance des peuples à leur égard en ce qu’elle manifeste leur incapacité de libérer leur pensée et leurs projets politiques des représentations du monde et des injonctions portées par la langue de l’ordre mondial néolibéral. Car, par cette langue, par tous les mots qu’elle instille dans les autres langues et par la domination que lui donne la hiérarchie des langues établie à son profit, se formatent, s’uniformisent et s’abaissent la langue et la pensée de tous. Un abaissement dont il ne faut pas s’étonner qu’il se traduise par des égarements électoraux et le choix du n’importe quoi, entre Trump et terrorisme, comme moyen d’expression des frustrations sociales.

Cette langue basse, en effet, qui est celle de tant de nos manageurs, publicitaires, chanteurs, médias et parfois de nos politiciens, mais aussi celle de l’anglais international comme celle des autres langues en perte de leurs propres mots et mâtinées jusqu’à la nausée des mots de sens incertain, souvent faux, de la première, ne manque pas de moyens de séduction auprès de ceux auxquels on veut l’imposer. N’est-elle pas la langue simplifiée qui, avec l’accent d’une modernité clinquante et joyeuse, promet à ceux qui la maîtrisent les bons emplois, le moyen de se valoriser, de voyager et de communiquer à son aise avec le monde entier, la clé d’accès aux rangs des gagneurs et à un futur heureux ?

Illusion sans doute, mais dorénavant bien ancrée dans l’esprit de beaucoup, celle qui fait oublier que c’est dans nos propres mots que nous pouvons réinventer le monde et non dans les mots de ceux qui le conforment pour nous avec les leurs, selon leurs vues et leurs intérêts.

Pour cela même, l’ambition de DNL est sans aucun doute difficile à réaliser : les idées reçues dont se nourrit la doxa qui protège le nouvel ordre linguistique contemporain, national, européen et mondial, ne se bousculent pas aisément dans un environnement institutionnel, entrepreneurial et médiatique qui a largement contribué à l’instituer. La récupération de l’enjeu identitaire de la langue par les partisans du repli national ou régional complique également les choses et suscite des amalgames aussi nocifs qu’injustifiés. La sempiternelle chansonnette à la gloire de la langue française qu’entonnent invariablement les candidats aux élections présidentielles françaises, aussi ringarde que vide de sens, fait pouffer de rire et en dit long sur l’indigence de leur pensée politique en la matière. À l’inverse, la pensée écologique ou sociale ne s’est malheureusement pas encore approprié la question de la langue, ou si peu, et la délaisse à tort comme sans importance.   

En bref, on est souvent mieux entendu aujourd’hui à dénoncer toutes les causes immédiates et les plus visibles de tout ce qui ne va pas qu’à éveiller l’intérêt de nos concitoyens aux enjeux de tous ordres de la langue et des rapports de domination entre les langues, moins évidents et à plus long terme, mais ô combien déterminants !

Et pourtant, à Demain nos langues, nous, citoyens ordinaires, qui ne revendiquons aucune expertise particulière sur la question de la langue, sinon celle que nous ont fait acquérir notre vécu du sujet et notre volonté d’en comprendre les enjeux en convoquant à cette fin tous les savoirs utiles, nous ne doutons pas que les circonstances actuelles, si regrettables soient-elles, soient propices au débat public à son sujet et à son éclairage. Nous le percevons dans la façon dont évolue l’accueil, de plus en plus intéressé, que reçoivent nos analyses, nos intentions et nos projets de la part de ceux-là mêmes qui, en divers milieux, ne leur auraient guère accordé d’attention il y a quelques années encore. Les avancées actuelles de notre projet partenarial de webdocumentaires sur le thème « langue et travail » l’attestent.

Sans doute faut-il y voir la conséquence d’une conscience de plus en plus partagée, en France et ailleurs, qu’un monde se termine et qu’un autre, souhaité meilleur et plus juste, est à concevoir et à construire. Or, pour le concevoir, encore faut-il avoir ses propres mots pour le nommer, enrichis de leur confrontation à ceux des autres langues et cultures.

Certes, il y a encore du chemin à parcourir, mais nous en trouverons d’autant plus la force que de nombreux jeunes nous rejoignent, au point qu’ils y sont devenus majoritaires, notamment dans l’équipe de direction de DNL.

Ceux-ci, du reste, n’ont pas que l’atout de leur jeunesse pour contribuer à changer le triste monde que leurs aînés leur ont laissé en héritage. La plupart d’entre eux ont également celui d’aimer d’autant plus leur langue maternelle qu’ils sont passionnés par l’apprentissage d’autres langues dans lequel ils puisent l’enrichissement de la leur et une meilleure compréhension du monde. Ils ont enfin celui d’avoir compris qu’aucun peuple n’a la maîtrise démocratique de son avenir et de ses relations avec les autres peuples sans la maîtrise de son avenir linguistique.

En leur nom et le mien, j’adresse à tous ceux qui accompagnent ou s’apprêtent à accompagner les actions de DNL tous nos meilleurs vœux pour 2017. Ils vont également à la langue française et à toutes les langues du monde dont la vitalité et la libération d’une hiérarchie autoritaire des langues sont des conditions d’un monde meilleur et plus juste.

 

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.