Edito

juillet 2016 Thierry Priestley

Arracher le pouvoir normatif de la langue à une globalisation discréditée

La mondialisation, entendue comme l’ordre économique ultra-libéral imposé à l’échelle du monde et de l’union européenne battrait-t-elle de l’aile ? À entendre de plus en plus de voix s’élever jusque dans les pays anglo-saxons pour dénoncer ses promesses non tenues, ses méfaits et ses impasses, et à considérer le désamour qu’elle suscite dans tous les pays occidentaux, le doute n’est plus guère permis. Et ce, en dépit de la surdité de nos gouvernants et des candidats au sauvetage du social-libéralisme en déroute qui n’ont de cesse de donner des gages d’obédience à ses dogmes.

Côté critique anglo-saxonne de la mondialisation, en effet, les articles de Quartz, du Washington Post, de Foreign Affairs ou même du Financial Times, repris dans le dernier numéro du magazine Courrier international (n° 1332 du 12 au 18 mai 2016) énumèrent un certain nombre de griefs qui, à vrai dire, ne constituent pas de grandes révélations : montée des inégalités au profit des plus riches et au détriment des classes moyennes des pays occidentaux @; absence totale de démocratie des traités de libre-échange négociés par les élites pour les élites, sans représentation des intérêts sociaux, écologiques, sanitaires et culturels dont la protection est précisément considérée comme des barrières non tarifaires à abattre ; sacrifice des acquis sociaux dans les pays socialement les plus avancés ; impotence des politiques face aux ploutocrates de la finance ; anxiété croissante et désarroi des électeurs, montée des revendications identitaires et des mouvements populistes, etc.

On remarquera seulement que ces analystes ont oublié d’y ajouter l’arasement linguistique par l’anglais et le déclin de la diversité linguistique, cette barrière non tarifaire si mal tolérée par les mondialistes ultra-libéraux ; du moins ont-ils l’excuse de ne pas en percevoir tous les inconvénients en tant qu’anglophones et peuvent-ils se prévaloir de la faible protestation de ceux qui ne le sont pas, en particulier des Français…

Quant à l’Europe, inutile de rappeler ici une fois encore tout ce qui traduit son inféodation continue aux dogmes et aux intérêts des maîtres de la mondialisation ultra-libérale, entre ses faveurs données au dumping social et fiscal et sa soumission aux diktats de l’ordo-libéralisme monétariste allemand, en passant par toutes ses complaisances à l’endroit des grandes multinationales de tous secteurs. Sans oublier ses décisions illégales pour imposer l’hégémonie sans partage de l’anglais, là encore apparemment peu contestée. L’effet est du coup identique à celui qui frappe la mondialisation : l’Europe, de plus en plus éloignée de ses citoyens, déçoit et suscite le rejet croissant de ses peuples.

Que ceux qui s’en réjouissent s’inquiètent néanmoins de savoir à qui ce rejet profitera finalement.

À cet égard, les alertes ne manquent pas. Ainsi Dominique Méda1 dénonce-t-elle dans une récente tribune du Monde2 l’indigence du débat public sur les causes de la frustration de nos concitoyens et l’absence de présentation d’une « alternative qui romprait avec les discours purement économiques », indigence qui, selon elle, fait apparaître le Front national comme le seul à apporter des réponses nouvelles.

Certes ! La guerre déjà déclarée dans le contexte de cette colère sociale (qui n’est pas que française) est une guerre éminemment idéologique dont le front voit s’opposer et s’afficher aujourd’hui en première ligne l’idéologie ultralibérale et celles des réactions les plus extrêmes, tandis que celle que l’on n’ose même plus qualifier de gauche, disons simplement humaniste pour faire court, en est absente, tant elle est inaudible et dans l’incapacité même de trouver ses mots, sa langue.

D’un côté, en effet, les idéologies réactionnaires, qui ne sont pas nées d’aujourd’hui, disposent quant à elles de tous leurs mots, prêts à être ressortis à la sauce du nouveau siècle pour chacune de leurs variantes : religieuse, élitiste, populiste, nationaliste, etc. Bien rodés et exprimés dans la langue des peuples auxquels ils s’adressent, ils leur sont compréhensibles et catalysent d’autant plus facilement leurs frustrations.

De l’autre côté, les tenants de l’idéologie ultralibérale disposent d’une arme toute puissante pour faire obstacle à la diffusion de projets de société qui voudraient ébranler ses dogmes : celle de la langue qu’ils ont forgée et universalisée à partir de la langue anglaise pour imprégner les esprits de ses représentations du monde. Une novlangue, comme l’a si bien illustré Orwell dans 1984, qui formate tout ce qu’elle nomme et qui prescrit les échelles de valeur selon ce qui sert le système dont elle est l’émanation, notamment ses objectifs dont les résultats sont évalués et quantifiés en conséquence dans ses termes pour mieux empêcher toute alternative, ce que dit bien son slogan « There is no alternative ».

Sans la récupération de ce pouvoir normatif de la langue, l’alternative humaniste que certains appellent de leurs vœux restera inaudible, incompréhensible des citoyens dont l’esprit est encore prisonnier de ce que l’idéologie dominante leur donne à comprendre par des mots ou des expressions dont elle dénature le sens. Ainsi, tant qu’à répondre à l’invitation d’Alain Supiot à « prendre la responsabilité (des entreprises) au sérieux3 », Dominique Méda devrait aussi se référer à ce qu’il dit de cette usurpation du pouvoir normatif de la langue qu’illustrent l’exemple donné par lui de la « valeur travail » invoquée par l’idéologie libérale « pour réduire la fiscalité sur le capital et non pour augmenter les salaires » et celui de la « création de valeur » pour « désigner non le travail4, mais les revenus tirés de la prédation financière des entreprises ».

Or, cette dénaturation du langage est d’autant plus perfide et d’autant moins contrôlable en France qu’elle utilise presque systématiquement des mots et expressions en anglais ou traduits de cette langue martyrisée en laquelle se pense et s’exprime aujourd’hui la quasi-totalité de la théorie économique.

Celles des grandes entreprises qui font le choix de l’anglais comme langue du management (sinon comme langue du travail) dans les pays non anglophones où elles sont établies, le savent bien quand leur but est d’affirmer une autorité et des valeurs de référence dans des termes d’autant moins discutables qu’ils sont ceux d’une langue étrangère à ceux auxquels ils s’adressent et que l’emploi de leur équivalent dans la langue de ces derniers leur est refusé. Pour ne prendre qu’un seul exemple, « l’outsourcing » impressionne d’autant plus et se discute d’autant moins en France qu’on refuse de le désigner par le terme français d’externalisation... C’est du reste peut-être pour cela que la pensée contestatrice de l’ordre économique libéral est aujourd’hui plus percutante à New York qu’à Paris…

La récupération de ce pouvoir normatif des mots n’est donc possible que dans la langue maternelle des citoyens auxquels ils s’adressent. C’est la condition impérative du retour à la démocratie politique, au niveau national et européen, et à la démocratie sociale dans l’entreprise. C’est ainsi la conclusion à laquelle arrive Robert Solais, un sincère fédéraliste européen, quand il achève la triste histoire de l’Union européenne5, celle qui a mené celle-ci au « viol » de ses premiers idéaux et à l’impasse dans laquelle elle se trouve, par un appel à sa rénovation qui serait fondée sur la reconnaissance de sa diversité, résumée selon lui dans la diversité de ses langues. Citant Denis de Rougemont, il nous rappelle qu’en chacune d’elles se trouve « la juste valeur des mots sans laquelle aucun pacte n’est possible ». On voudrait bien que tous ceux qui en appellent à toujours plus d’Europe sans jamais mentionner la question linguistique en prennent un peu de la graine…

Démocratie, démocratie, voilà l’exigence qu’ont tous les excédés des méfaits d’une mondialisation dévoyée par la ploutocratie ! Mais pour reconquérir cette démocratie, encore faudrait-il commencer par lui arracher le pouvoir normatif de la langue unique qui fait la pensée unique et le rendre aux peuples, en commençant par les réinstaller en toutes choses dans leurs langues respectives et celle de la traduction, ainsi que dans l’appétit d’ouverture au monde par l’apprentissage des langues étrangères, au pluriel.

De ce point de vue, tous les excédés de la mondialisation seraient bien inspirés de s’intéresser au combat pour la démocratie et l’équité linguistiques que mène notre association Demain nos langues, en particulier celui qu’elle mène actuellement en direction du monde de l’entreprise et du travail où il est temps de mettre en lumière et en débat démocratique l’instrumentation de la régression sociale par la division et l’aliénation linguistiques. C’est précisément l’objet d’un projet de web doc dont nous peinons à trouver les moyens financiers de sa production. À bon entendeur…

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.