Edito

juin 2015 Thierry Priestley

Pourquoi la question linguistique est-elle toujours absente du débat public sur l’avenir de nos sociétés ?

Point n’est besoin d’être Cassandre pour s’alarmer de l’évolution du monde : force est de constater que l’accumulation récente des crises que nos sociétés traversent et la prolifération des foyers de guerre et de violence en ébranlent les équilibres de tous ordres (écologique, économique, social, géopolitique…), sapent les fondements de leur ordre et assombrissent leur proche avenir ?

Sans doute cette réalité fait-elle déjà largement débat dans tous les médias, même si ce débat n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’il mérite, surtout en période électorale. Cependant, l’une de ses caractéristiques est frappante : il n’y est jamais question de la dimension linguistique de ce qui pose problème, comme si celle-ci se rapportait à une réalité détachable de celles qu’on interroge et d’importance secondaire, ne valant au mieux que quelques propos convenus à peine controversés. C’est selon nous une grave erreur de jugement.

Prenons ainsi l’exemple de deux interrogations de grande actualité : la France est-elle en déclin et devons-nous craindre la guerre et, si oui, laquelle ?

Récemment, la première d’entre elles a été mise frontalement et centralement en débat télévisé dans une émission populaire d’un grand média télé (Antenne 2, Des paroles et des actes du 28/05/2015, « Le déclin : fantasme ou réalité », confrontant des points de vue divers et se rapportant à plusieurs domaines (économie, problèmes sociaux, immigration, cohésion nationale, influence extérieure de la France, etc.).

Or, à aucun moment n’a été convoquée la question des mutations linguistiques françaises, ni celle de l’importance du devenir de la langue française ou de la Francophonie en rapport avec les autres réalités abordées. On aurait pu penser pourtant que les thématiques abordées, y compris et même surtout celle de l’économie, justifiaient d’en interroger la dimension linguistique évidente.

Selon le thème abordé, en effet, tous ces gens n’avaient-ils donc ni lu, ni entendu parler des rapports récents de l’Assemblée Nationale et de Jacques Attali qui démontrent l’énormité des atouts économiques de la Francophonie, délaissés par nos élites ? Ou, s’agissant de l’identité et de la cohésion nationale, des enquêtes qui montrent qu’une immense majorité de Français font de la langue française leur premier pilier ? Ou des rapports sur l’élargissement inquiétant de la fracture linguistique et culturelle qui contribue à l’isolement de certaines populations du reste de la communauté nationale, y compris à l’intérieur de la langue française ? Ou encore, sur d’autres sujets, de l’évidence du recul incessant du français au profit de l’anglais international dans les institutions européennes et dans nos propres entreprises sur notre propre territoire, jusqu’à nourrir l’émergence d’une nouvelle fracture linguistique et sociale et accentuer le sentiment du déclin de la France ?

En réalité, la plupart des protagonistes de ce débat n’en ignorent sûrement rien. Pourtant, ils n’en parlent pas, ne veulent pas même l’évoquer et tant pis pour le « grand public » que l’on maintient ainsi à l’écart de ces savoirs et de la conscience des enjeux de notre avenir linguistique au regard de tout ce qui touche les grands problèmes nationaux, européens ou du monde. Ainsi en va-t-il en France depuis longtemps dans tous les débats de ce genre. Pourquoi ? Il faut s’en poser la question.

Cette évacuation de la dimension linguistique des grands sujets d’actualité risque-t-elle de toujours se répéter ? Par exemple dans le débat émergent sur les perspectives et les nouvelles réalités de l’état de guerre dont les médias commencent à s’emparer ? À lire les pages du Monde récemment dédiées au sujet (Le Monde du 05/06/2015) et l’entretien avec le général Vincent Desportes (professeur associé à Sciences Po Paris) qui s’y trouve publié, on peut le craindre, mais en deviner plus aisément les raisons.

Ainsi, après avoir affirmé abruptement et démontré que « nous sommes en guerre et pour longtemps », ce général ajoute, en référence aux récentes exactions terroristes, que l’usage de « l’outil militaire » peut devenir nécessaire quand « les piliers qui structurent une société s’affaiblissent », comme c’est actuellement le cas, et avant qu’ils ne s’effondrent « au-delà d’un certain taux ». Le propos est certes convaincant. Mais quels sont ces piliers ? Le général n’en cite aucun, ce qui peut se comprendre dans un propos aussi ramassé.

On peut néanmoins se demander si, à citer quelques- uns de ces piliers, il aurait pensé à évoquer celui de la langue d’une nation comme la France, aujourd’hui effectivement très affaibli. On peine à le croire en sachant qu’il n’ignore rien du fait que l’armée française elle-même participe aussi à l’abandon, contraint ou voulu, de la langue nationale au profit de l’anglais, que ce soit pour la langue du commandement des forces franco-allemandes, la formation de militaires étrangers dans les actions de coopération bilatérale ou encore, de façon plus anecdotique, pour rédiger ses cartons d’invitation à des colloques internationaux tenus sur le territoire national… Là réside sans doute une des explications de l’évacuation de la question linguistique dans le débat public partout et par tous.

Risquons en effet cette hypothèse : tous les protagonistes du débat public sur les grands sujets d’intérêt national ou européen, comme du reste tous les Français, même conscients des enjeux majeurs de l’évolution linguistique et en refus d’inutiles abandons de langue, peinent à concevoir, y compris pour eux-mêmes dans la vie quotidienne, le moyen de concilier deux exigences perçues comme contradictoires : celle, d’une part, de protéger l’usage et la vitalité de sa langue en même temps que la diversité et l’équité linguistiques de l’Europe et du monde et, d’autre part, celle de se mettre en mesure d’écouter le monde et de lui parler aisément, dont l’usage généralisé de l’anglais international leur donne l’illusion d’offrir le moyen qu’en réalité il n’offre pas.

Trouver les moyens de satisfaire cette double exigence est d’une difficulté extrême, nul n’en doute. Mais doit-on prendre pour argent comptant ce qu’on nous dit des vertus et des bénéfices pour tous de la prétendue solution linguistique aux exigences d’un monde globalisé ? Est-ce aussi une raison pour évacuer du débat public cette interrogation linguistique dans tous les domaines où elle est sous-jacente et, ce faisant, pour arbitrer finalement implicitement et sans débat en faveur d’un élément de l’alternative, perçu comme incompatible avec l’autre, au point de contribuer à aggraver ce que l’on combat par ailleurs ? Certainement pas.

C’est au contraire parce que les équilibres entre deux objectifs linguistiques apparemment contradictoires sont difficiles à construire et que l’arbitrage à leur sujet ne peut se détacher des choix qu’appellent les grands problèmes qu’affrontent le monde et nos sociétés, que cette question doit être portée au cœur du débat public national et européen, comme l’exige la démocratie.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.