Edito

Nous exposons ici, de façon détaillée et référencée, le point de vue de l’association sur un aspect
important de l’actualité linguistique afin d’ouvrir le débat.

juin 2017 Thierry Priestley

Langue et débat électoral français

Faute d’avoir pu en faire une observation méticuleuse au jour le jour, nous nous garderons bien d’émettre un diagnostic précis et exhaustif du traitement de la question linguistique par les divers candidats aux dernières élections présidentielles françaises, dans leurs programmes respectifs comme dans leurs diverses interventions publiques. Du moins sommes-nous en mesure d’en analyser l’écume, c’est-à-dire ce qui a fait saillie sur ce thème dans le débat électoral à l’oreille d’électeurs qui, comme nous, ont normalement suivi la campagne électorale sur les principaux supports médiatiques (chaînes de télévision, radios et principaux réseaux sociaux grand public). Dans cette mesure, autant le dire tout de suite, cette écume est rare et de couleur plutôt grisâtre.

Sous réserve donc de ce qui aurait pu nous échapper, la question de la langue n’a en effet surgi centralement dans le débat électoral que sous trois angles : celui des inévitables déclarations d’amour très convenues à la langue française, proclamée facteur primordial de l’identité et de la cohésion nationales (un « must » électoral, comme nous incite à dire une irrépressible envie d’ironie) ; celui de l’affirmation de l’objectif de renforcement des liens avec l’Afrique francophone, dont la langue que nous partageons est vue d’abord comme une chance supplémentaire de profiter de son marché en pleine expansion, en référence tacite au rapport de 2014 de Jacques Attali ; et enfin, de manière plus partagée sur tout l’échiquier politique, celui de l’impératif d’un apprentissage exigeant de la langue française dans l’enseignement primaire, comme condition nécessaire d’une meilleure intégration sociale des enfants issus des milieux défavorisés et de l’égalisation des chances.

Tout autre développement sur ce thème n’aura été versé subsidiairement et occasionnellement dans le débat électoral qu’au détour d’une polémique sur un autre sujet, telle celle qu’a provoquée la clause Molière, dont nous avons déjà montré à quel point ses termes sont déplacés dans l’éditorial du mois d’avril 2017. En bref, pour notre classe politique et les médias, la problématique linguistique n’est pas un sujet en soi qui mérite d’être mis au centre, sinon au premier plan, des politiques publiques et du débat électoral, sauf peut-être au regard des trois thèmes que l’on vient d’évoquer. Pour autant, elle n’échappe pas aux polémiques stupides, comme l’atteste celle de l’enseignement des langues d’origine au primaire, en particulier l’arabe, donnant lieu aux accusations imbéciles adressées mutuellement à l’égard de la faveur donnée, d’un côté, au communautarisme et à l’islamisme radical et, de l’autre, à celles de xénophobie et de racisme.

Et pourtant, si la campagne électorale qui vient de s’achever a bien été exceptionnelle à tous égards, comme l’affirment à l’unanimité analystes français et étrangers, en traduisant un besoin très partagé d’une remise en question des fondements mêmes de notre démocratie sur de nombreux sujets, rien de ce qui fonde l’état actuel des choses et de ce que l’on voudrait en changer ne peut se détacher de ce qu’ils impliquent respectivement en termes de politique linguistique. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne deux thèmes au sujet desquels la question de la langue n’a jamais été évoquée, sinon de façon superficielle et inappropriée : l’avenir de l’Europe et celui du travail et de l’emploi.

Ainsi, sur le thème de l’Europe, peut-on ne pas s’apercevoir que l’avenir de son union ne peut se détacher de ce qu’on lui assigne comme avenir linguistique ? Sûrement pas la classe politique et les médias à en juger par le soin méticuleux qu’ils prennent de ne jamais en parler, comme si remettre en question l’hégémonie de l’anglais et sa hiérarchie des langues, subrepticement imposées à ses peuples, revenait à contester les fondements mêmes de ce qu’elle est devenue réellement.

Cette obstination à esquiver le débat public sur le coût politique, culturel, démocratique et social de cette hiérarchie arbitraire des diverses langues naturelles des citoyens de l’Union en arrive ainsi à devenir une forme extrême de dévoiement de la démocratie. Car l’extrémisme ne porte pas seulement les habits du populisme, il peut aussi parfois porter ceux d’une idéologie institutionnalisée qui fait du service des intérêts qu’elle défend la prescription autoritaire et non discutable de ce que doit être la fin de l’Histoire.

Certes, les nations européennes ont beaucoup en partage et leur union est possible et souhaitable en bien des domaines. Mais pas au prix du viol de langue que l’Union actuelle inflige à leurs peuples sous l’impulsion des forces de l’argent, dans le silence complice de la classe politique et des médias de ses Etats membres et sans la moindre application de l’égalité juridique de principe de ses langues.

 

Sans doute l’avenir de l’Europe ne dépend-t-il pas seulement de celui de ses langues, loin de là. Néanmoins, c’est à partir de la diversité des langues de l’Europe et en tenant compte de la proximité de certaines d’entre elles (celle par exemple qu’induit leur cousinage comme celui des langues romanes), qui renvoient elles-mêmes à des différences et des proximités d’une autre nature, et à partir de leur égalité de fait, qui conditionne celle de ses citoyens, que l’union en tous domaines des peuples européens doit chercher la voie de sa construction. C’est la condition impérative d’une Europe démocratique et respectueuse de l’identité de chacun, celle que nous voulons et que nous n’avons pas aujourd’hui, celle que le récent débat électoral a dédaignée, tant du côté des « européistes » que des « souverainistes ».

 

Quant à la dimension linguistique de l’avenir du travail, nous n’avons eu droit à rien d’autre que le pitoyable débat sur la clause Molière sur lequel nous ne reviendrons pas.

Pourtant, au-delà des gloses et spéculations obsessionnelles généralisées sur les courbes et les chiffres du chômage, de la croissance économique, du déficit extérieur, etc., qui négligent du reste souvent l’évolution du nombre de travailleurs pauvres et les courbes de la précarité de l’emploi, on en vient souvent à oublier de parler de l’évolution du contenu du travail et des protections nouvelles qu’elle appelle pour protéger ce que nous voulons encore appeler des travailleurs, et non des ressources humaines.

Car, en effet, ce glissement sémantique, comme le dit Alain Supiot (oui, encore lui…), traduit bien ce qui est de plus en plus exigé desdits travailleurs : non pas seulement la location de leur force de travail, que le droit du travail sur le modèle fordien réifie pour la protéger en la détachant fictivement de la personne du salarié, mais aussi et de plus en plus l’allégeance de leur personne entière, réduite à un paquet de neurones rétroactifs dont les performances sont mesurées à l’aune d’objectifs chiffrés sur le modèle cybernétique des nouvelles organisations du travail ; une personne que protège de plus en plus mal un code du travail en perte de ses critères opératoires, notamment celui du temps de travail, de plus en plus difficile à distinguer des autres temps sociaux (ceux des loisirs et de la vie familiale, en particulier).

Or, à cette allégeance de la personne entière est consubstantielle celle de sa langue. Ainsi, la maîtrise de l’anglais est de moins en moins traitée comme une compétence professionnelle utile ayant un prix que prendrait en compte le salaire, comme le prouvent les travaux de François Grin sur la diminution de la valeur salariale de cette langue. C’est dorénavant souvent une exigence de savoir-être, comme l’atteste la fréquente et illégale mention « english mother-tongue required » dans nombre d’offres d’emploi en France qui, souvent, ne requièrent nullement cette compétence linguistique à ce degré.

C’est donc autant au titre de la protection des libertés publiques et de la dignité de la personne humaine (comportant celle de l’identité linguistique) qu’au titre de l’obligation de sécurité ou de l’interdiction des discriminations et plus encore qu’au titre de la protection patrimoniale de la langue française, que le législateur contemporain devrait réglementer les exigences linguistiques imposées aux salariés.

S’il est en effet aujourd’hui unanimement admis que l’employeur doit inscrire obligatoirement la sécurité de l’entreprise et de sa production ainsi que celle des travailleurs dans les coûts incontournables de production, il est de moins en moins compréhensible que celui de la préservation de la dignité et de l’identité des travailleurs ne le soit pas aussi. Celle-ci est compatible avec l’usage intelligent et respectueux de l’humain des compétences en langues étrangères, toutes les langues étrangères…

Dans le même temps néanmoins, le législateur devrait également veiller à encadrer l’usage par les entreprises des traductions automatiques élaborées par les forces supérieures mondialisées et ultra puissantes du marché dont les algorithmes ont pour finalité cachée de conformer peu à peu toutes les langues, anglais compris, à « l’anglais » aussi normatif que misérable du marché mondial lui-même. Là encore, il y a atteinte à la dignité, non seulement des travailleurs mais aussi des humains en général. Alors attention, Messieurs les ingénieurs de Google et autres, qui êtes à la recherche de la langue parfaite du monde au service des actionnaires, nous y veillons pour notre part et nous ne vous laisserons pas faire dans l’ombre. Autrefois les inspecteurs du travail avaient pour mission de veiller à l’interdiction de l’usage des machines dangereuses non agréées par le ministère du travail. Nous ferons en sorte que demain nos jeunes inspecteurs du travail aient à contrôler l’agrément des traductions automatiques utilisées en entreprise. Il en va de l’avenir linguistique de tous et de leur avenir tout court.

Or, chers visiteurs du site de DNL, avez-vous entendu débattre de tout cela durant la dernière campagne électorale ? Non, bien sûr et nous non plus. Nous espérons alors seulement que d’ici la prochaine campagne électorale présidentielle française, notre web documentaire partenarial (porté par DNL, la CFE-CGC et le Laboratoire CRESPPA-CSU du Cnrs) sur le thème « langue et travail » aura pu enfin être réalisé et assez largement diffusé pour que, au moins sur ce sujet, le contenu et le niveau du débat électoral atteignent ce qu’exige le bon fonctionnement d’une saine démocratie.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.