Edito

mai 2018 Thierry Priestley

Comment mettre un terme au harcèlement linguistique en bande organisée ?

Nous prennent-ils pour des French imbéciles ? Si ce n’est le cas, à tout le moins pour des esprits faibles et soumis, déjà conformés en leur profondeur par leurs représentations mystificatrices du monde et du bien-être humain, véhiculées par leur misérable « anglais » qu’ils dédient à l’objectif de nous faire surconsommer leurs produits et épouser leurs « valeurs ». En tout état de cause, ces dernières intrusions langagières dans notre environnement linguistique quotidien traduisent une intensification de plus en plus éhontée de ce qu’il faut bien nommer un harcèlement linguistique en bande organisée.

Il est bien dommage à cet égard qu’aucun calcul ne semble avoir jamais été fait depuis l’époque d’Etiemble de l’évolution du nombre et du rythme de cet envahissement de notre langue par ces mots et expressions, en distinguant les sphères d’activité atteintes. A l’œil nu, le rythme est élevé…

De même est-il regrettable qu’aucun sociolinguiste n’ait jamais eu l’idée de conduire une enquête sérieuse sur l’origine de ces intrusions linguistiques et les motivations de ceux qui les initient et les instrumentent, dans cette époque de gouvernance scientiste de la grande entreprise où tout est calcul et objectifs chiffrés. Car cette brutale accélération des mutations linguistiques de nos sociétés n’est pas le fruit d’une évolution naturelle, mais bien le produit du calcul et des ruses des plus hauts stratèges des grandes multinationales dont l’intelligence et l’efficacité sont à cet égard sans égal.

Il serait donc temps de mettre en lumière la façon dont ils confisquent l’exercice du pouvoir normatif de la langue et leurs conséquences humaines et sociales. La société commence aujourd’hui à prendre conscience des immenses dangers de l’appropriation privée des données personnelles et des risques de la surexposition des enfants aux écrans, tandis que les Etats, mollement, commencent aussi à réagir contre les excès en ces domaines. En revanche, on compterait sur les doigts d’une main les savants et les médias qui se préoccupent de mesurer la réalité et les conséquences humaines de la surexposition des humains de toute la planète à l’emprise totalitaire de la langue mondialisée des maîtres du marché total. Tout se passe ainsi comme si le phénomène était naturel et insignifiant au regard de ses conséquences de tous ordres. Or, la langue du territoire est ce qui constitue chacun individuellement et collectivement depuis la naissance, lui donne sa représentation du monde, construit son rapport à lui et lui garantit l’autonomie de sa pensée. Elle est aussi un pilier primordial de la cohésion nationale et de la démocratie républicaine.

Certes, nul ne conteste aux entreprises privées le droit de manipuler à leur guise la langue du territoire de leurs clients pour communiquer et faire leur publicité, sous réserve de ne pas tromper le consommateur que la loi protège. Encore moins leur conteste-t-on le droit d’emprunter à des langues étrangères certains de leurs termes pour désigner divers objets, situations et ressentis référés à la culture d’un autre territoire et d’autres communautés humaines, dont notre langue ne peut avoir les mots sans trahir leur sens d’ailleurs. Toute langue a besoin de ces apports étrangers pour vivre et s’enrichir sainement et utilement d’autres visions du monde. Il est en revanche inadmissible que les autorités nationales leur permettent sans réagir de confisquer ainsi le pouvoir redoutable de la langue au détriment de son exercice démocratique, dans leur seul intérêt et au détriment de la diversité linguistique et culturelle du monde, seule garante de son équilibre et de la raison humaine.

Il est encore plus inadmissible que ces mêmes autorités se soumettent elles-mêmes à cette novlangue managériale truffée de mots venus d’ailleurs et participent activement à son instrumentation pour propager l’idéologie qu’elle sous-tend. C’est malheureusement ce qu’attestent les initiatives linguistiques du chef de l’Etat, dont la langue préférée est celle du management de la très grande entreprise à laquelle il veut assimiler la France dans sa figure « start-up », et celles récentes du ministère du travail qui vient de lancer les deux opérations médiatiques du « duo day » pour les travailleurs handicapés et du « Démarre ta story » pour les apprentis.

Il est en effet facile de décrypter les messages que sous-tendent ces mots anglais très connotés : « toi, l’apprenti, montre qui tu es, étale ton je fièrement. Montre que si on le veut, on réussit tout seul sans l’aide de la collectivité et qu’on peut laisser derrière soi les pauvres ratés qui ne sont rien, ceux qui ont toujours besoin de l’aide de l’Etat et de ses impôts. Montre qui tu es, mon garçon, fais envie aux autres et sois une star de série américaine ! Ne te laisse pas cerner par les pauvres et les ratés ». Autre traduction : vive l’individualisme et le narcissisme promus au rang des grandes valeurs de la grande entreprise et de l’État contaminé.

Traduction caricaturale ? Sans aucun doute, si la caricature est l’accentuation outrancière de certains traits réels de sa cible pour mieux en faire ressortir la substantielle vérité. Dira-t-on aussi que cette traduction n’est pas seulement celle des mots anglais qui figurent dans cette langue managériale « francophone » et que celle-ci n’a pas forcément besoin de mots anglais pour devenir « novlangue » manipulatrice ? Sans aucun doute également, sauf que l’anglophonie (ou plutôt l’américanité) de certains de ses mots n’est en l’occurrence pas du tout innocente et qu’elle répond à deux fonctions bien précises : d’une part, renvoyer les récepteurs humains de ces mots anglais à une représentation d’un monde idéal façon Silicon Valley, dont l’appropriation leur garantit leur intégration dans la modernité heureuse et, d’autre part, prévenir toute contestation de cette représentation par des mots dont l’extranéité éteint toute interprétation critique et renvoie l’image de ceux qui les refusent au passé et à l’ignorance de la modernité. Ainsi se révèle par ces mots une part importante de ce qu’un juriste français, Alexandre Vialla, a nommé le pouvoir épistocrate.

Comment alors combattre cet abus de pouvoir linguistique ? Traduire, sans cesse traduire, y compris par la caricature et le rire si nécessaire. Comme le dit si bien le juriste et philosophe belge François Ost, la traduction, à commencer par la traduction au sein de sa propre langue, cette marque du respect de l’autre, est « notre seule alternative à la barbarie ».

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.