Edito

mars 2019 Thierry Priestley

L’anglais, outil de servitude volontaire de la recherche scientifique française à la logique mercantile

Constitué en collectif, quelques dizaines de chercheurs et universitaires français en sciences de gestion de l’entreprise ont publié dans Le Monde du 20 février 2019 une tribune appelant à mettre un terme au système actuel d’évaluation de la recherche du CNRS et de la Fnege (Fondation pour l’enseignement et le gestion des entreprises) dans leur domaine. Celui-ci ne prend en effet réellement en compte que les articles parus en anglais dans les revues académiques anglophones, occupant à elles seules la totalité du rang 1 de leur classement, celui qui compte évidemment le plus pour la reconnaissance du travail du chercheur. Or, aux yeux de ce collectif de chercheurs et d’enseignants en sciences de la gestion, un tel système dévalorise injustement les publications de langue française en les privant de toute reconnaissance et incite les chercheurs français à ne publier qu’en anglais en se soumettant aux cadres de pensée anglo-saxons, ce qui conduit à l’appauvrissement de la recherche française dans leur domaine. Ils en demandent donc la réforme.

Une fois de plus, on voudrait se réjouir de ce petit sursaut d’indignation d’une fraction très limitée de nos élites scientifiques françaises, tout en regrettant qu’il ne soit le fait que d’une seule discipline des sciences humaines, alors que ce système de classement est encore plus généralisé dans toutes les autres sciences et qu’il y produit les mêmes effets. On peut se demander du reste pourquoi les sciences de la gestion se sentent plus atteintes que d’autres par ce système d’évaluation. Peut-être en raison de la dimension hautement idéologique des techniques de gestion et du poids de leurs enjeux sociaux et politiques, auxquels fait d’ailleurs référence cet appel, qui ont un effet très clivant au sein de la communauté de ceux qui les analysent et les inventent. Ce serait dans ce cas manière de reconnaître l’absence de neutralité de la langue de la recherche, en particulier dans ce domaine.

Quoi qu’il en soit, si consolant que soit un tel sursaut, on ne peut guère espérer qu’une suite favorable lui soit apportée par les dirigeants des grandes institutions scientifiques et universitaires françaises dès lors que la contestation de ces chercheurs et universitaires ne s’élève pas au niveau utile qui est celui où serait visé ce qui détermine primordialement ce mode d’évaluation, à savoir le choix d’inscrire la recherche et l’enseignement supérieur français dans la seule logique et les contraintes du mercantilisme libéral.

Car, si les dirigeants du CNRS sont assez discrets à ce sujet, ceux de l’enseignement supérieur français, en revanche, qu’il s’agisse des grandes écoles ou des universités, s’y sont depuis déjà longtemps convertis avec enthousiasme. Eux, en effet, ne voient plus les établissements qu’ils dirigent comme dédiés prioritairement au progrès et à la diffusion du savoir au profit des étudiants et du bien commun national, mais plutôt - sous l’impulsion de l’Etat, il est vrai - comme des entreprises dont la première finalité est de gagner des parts de marché dans l’industrie mondialisée libérale de l’enseignement et de la recherche. A l’heure de la France entreprise start up nation, on ne s’étonnera pas de ce retournement radical de la fonction de l’enseignement supérieur français.

L’objectif, nous disent-ils pour évacuer ce reproche, est d’assurer le financement de leur budget que l’Etat assure de moins en moins, d’atteindre le rang des « meilleures » universités du monde, celles qui gagneront la clientèle des étudiants les plus brillants et celle des plus solvables d’entre eux, au moins s’ils sont étrangers, et de « sauver le prestige et le rayonnement de l’enseignement français ». Qu’importe pour eux s’il n’a plus de français que le nom, puisqu’il ne s’agira plus  que de produire et vendre un savoir d’utilité économique formaté par la mondialisation et sa langue unique, l’anglais international. C’est à cette fin que se multiplient, notamment dans des tribunes du quotidien Le Monde, les appels de présidents d’universités françaises à y étendre encore plus l’enseignement en anglais. D’où l’inutilité pour eux, voire la malfaisance de publications scientifiques en français, on vous a bien compris Messieurs…

C’est du reste déjà fait aux Pays-Bas où l’enseignement supérieur ne se dispense plus qu’en anglais et où la recherche ne s’y publie plus qu’en cette langue, le néerlandais y ayant été éradiqué. C’est la raison de leur bonne place dans le marché mondial de l’enseignement supérieur que leur envient tant nos présidents d’universités françaises. Qu’attend donc le gouvernement français pour en faire autant ? Sans doute des circonstances plus favorables.

C’est apparemment ce que n’ont pas encore compris les membres du collectif appelant à la suppression du système d’évaluation actuel du CNRS et de la Fnege. Ils risquent donc d’attendre encore longtemps la satisfaction de leur demande, car la science, l’enseignement et la recherche comme ses applications sont aujourd’hui durablement asservis à la logique mercantile et au pouvoir des forces de l’argent, sans exception nulle part, ni à aucun stade.

Si on voit depuis peu se multiplier des protestations en tous genres, émanant de tous milieux sur tous sujets, toutes sont quasiment inaudibles et rapidement éteintes, hormis celle des gilets jaunes par le fait du nombre, de sa durée et de la violence de son expression, révélant un véritable conflit de classe, au grand effroi des tenants de l’ordre établi. La raison en est surtout qu’outre le fait d’être séparées et inscrites dans une démarche corporative ou propres à une communauté de personnes concernant un sujet particulier, toutes, à commencer par celle de ce collectif de chercheurs, impliquent la remise en question du primat de la logique de l’argent et du marché auquel tout doit s’accorder, ce que leurs auteurs respectifs ne semblent pas encore vouloir admettre ni prendre en compte dans leur expression. Ne sont ainsi audibles par les défenseurs de l’ordre économique et social actuel que les demandes de justice qui ne remettent pas en cause ses fondements, telles celles qui s’attachent à des problèmes sociétaux qu’il ne détermine pas, celles auxquelles les pouvoirs institutionnel, économique et médiatique accordent toutes leurs bienveillantes attentions.

C’est pourquoi, tous ceux qui ne veulent plus à juste titre s’accommoder des effets délétères de tous ordres de la servitude totale à la logique du capitalisme actuel devraient au moins se rassembler sur l’exigence primordiale d’une économie mise au service de l’homme – et du vivant, faut-il ajouter aujourd’hui - et non le contraire, comme le préconisait déjà la déclaration internationale des droits à vocation universelle du 10 mai 1944 de Philadelphie au soir des catastrophes de la seconde guerre mondiale. Surgirait alors leur cohérence.

Peut-être ainsi l’ordre du monde aurait-il plus de chances de bouger en fonction d’arbitrages entre divers intérêts opposés plus sages et plus équilibrés qu’aujourd’hui. Sinon, doit-on se résigner aujourd’hui à attendre plus de catastrophes de toutes natures pour qu’émerge à nouveau un consensus mondial pour la mise en œuvre de ce sage principe ?

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.