Edito

novembre 2016 Thierry Priestley

Ce que dit aussi la victoire de Donald Trump : les démocraties occidentales sont malades de la langue

« Insurrection électorale », « colère des perdants de la mondialisation », « déroute des élites » « ébranlement des démocraties occidentales », etc., les formules fortes s’amoncellent de tous côtés pour tenter de donner sens à la victoire inattendue de Donald Trump. Derrière l’outrance de certaines d’entre elles et l’excès de leurs raccourcis, à la mesure de l’effroi ou de la réjouissance de leurs auteurs, il y a souvent une part de vrai dans ces diverses interprétations.

Car, de toute évidence, s’ajoutant au vote britannique en faveur du Brexit et à la montée simultanée des mouvements dits populistes dans toute l’Europe, cette élection américaine marque un véritable revirement de l’histoire de l’Occident. Une ère se termine, celle de quatre décennies de triomphe de l’idéologie néolibérale du « marché total » à l’échelle mondiale, inaugurée par Reagan et Thatcher. Le fait que les dogmes de celle-ci soient si violemment fragilisés dans les pays mêmes où ils sont nés et d’où ils se sont propagés partout ailleurs, ne peut évidemment qu’y provoquer de puissantes répliques, particulièrement en Europe.

Cependant, plus encore qu’à mettre à nu les effets délétères de tous ordres de plusieurs décennies d’application de ces dogmes, la dernière élection présidentielle américaine contribue à jeter une lumière très crue sur les défaillances de la démocratie de ce pays et, par effet de miroir, à la projeter aussi sur celles de nos démocraties européennes.

Certaines de ces défaillances, bien tardivement, commencent à être reconnues et dénoncées par ceux-là mêmes qui les déniaient ou les minimisaient hier : collusion du pouvoir politique et des médias avec les forces de l’argent, hyper concentration des médias contribuant à forger une pensée dominante qui évacue bon nombre de ses fondements et de ses présupposés du débat public et du questionnement critique, dérivation de la question sociale, pour mieux l’occulter, vers les questions identitaires d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, substitution de la posture à l’analyse critique et de la formule à la pensée pour faire croire à une différenciation qui n’existe plus sur le fond, décisions issues de conciliabules secrets plutôt que du débat public, etc. La liste en est longue.

De manière très inattendue, toutefois, cette élection américaine révèle aussi une autre défaillance de la démocratie de ce pays, qui n’a certes pas échappé aux diagnostics des analystes français et européens, mais dont bien peu parlent de son pendant en France et en Europe, alors qu’elle est celle qui mine le plus nos propres démocraties : la maltraitance de la langue et l’évacuation du devenir linguistique des peuples du débat démocratique.

Certes, les électeurs de Donald Trump n’éprouvent sûrement aucune crainte sur l’avenir de leur langue, l’anglo-américain, dont rien n’indique que sa domination mondiale puisse être menacée de si tôt. De même, à la différence de ce qui se passe avec l’anglais en Europe, le statut infériorisé de la langue espagnole ne menace pas celui de l’anglais aux États-Unis, y compris dans les États de la Fédération où la présence massive d’immigrés sud-américains qui y conservent l’usage de l’espagnol y accroît l’hétérogénéité linguistique. Nonobstant, les États-Unis sont bel et bien exposés à deux autres formes de mutations linguistiques qui fragilisent la démocratie de ce pays, comme l’ont mis en évidence les dernières élections présidentielles.

D’une part, en effet, tous ceux qui ont parcouru les États-Unis ont pu y observer le début d’une césure linguistique qui sépare moins les hispanophones des anglophones que deux fractions de la société américaine, en se confondant avec la césure sociale. La langue du « petit blanc » rural du fin fond du Missouri, socialement marginalisé, n’est déjà plus tout à fait la même que celle d’Hillary Clinton et de ses alliés de la Silicon Valley, quand au contraire un Trump, même du côté des riches, a pu l’apprendre sur ses chantiers, et donc comprendre et se faire comprendre de ses locuteurs.

La barrière linguistique et culturelle ne sépare pas ainsi seulement deux langues académiquement étrangères l’une à l’autre, mais s’érige aussi parfois à l’intérieur d’une seule quand survient dans une même communauté nationale la césure sociale, éducative et territoriale. La France et d’autres pays européens, dans leurs cités et leurs zones périurbaines et rurbaines abandonnées des élites, voient également apparaître ici et se creuser là cette césure linguistique et culturelle interne comme conséquence et aliment de la césure sociale, éducative et territoriale.

Qu’on y ajoute celle que creusent dans l’ombre et en dehors de tout débat public l’Europe de Bruxelles et nos élites nationales, politiques et économiques, en privilégiant l’anglais international ou le « brussanglais » au détriment des langues des peuples, et nous pouvons être sûrs que la démocratie sans le « demos » perdra définitivement, à juste titre, tout crédit auprès de nos perdants de la mondialisation.

D’autre part, un autre fait majeur ayant marqué la campagne présidentielle américaine n’a pas manqué d’être observé et abondamment commenté par tous les analystes : la pauvreté et la vulgarité de langage de Donald Trump ainsi que la limitation de l’expression de sa « pensée » à des formules choc, uniquement dédiées à la provocation et à l’objectif de faire naître des émotions. Avec le succès que l’on sait auprès de son électorat populaire...

Là encore apparaissent, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis les conséquences d’un abandon de langue, son abandon au pitch, aux néologismes anglophones non définis, aux formules ou aux icones émotionnels, bref à tout ce qui délaisse le travail de la pensée et permet, grâce à son formatage minable et mal intentionné par les logiciels magiques de la Silicon Valley, de l’abaisser et d’abaisser la pensée des plus modestes. Or, une prétendue démocratie qui se nourrit de la diffusion d’une pensée basse et de la perte ou de la dénaturation du sens des mots, à juste titre dénoncée par Alain Supiot, et qui y ajoute en Europe, en plus de la décision par conciliabules, l’instrumentation de sa dictature idéologique et des inégalités sociales par l’expansion d’un anglais déraciné, imposée sans débat à coup d’idées reçues non discutables, finit par récolter en retour l’expression trumpienne de la colère du peuple, celle du n’importe quoi et de tous les dangers que permet la perte du sens des mots.

Alors oui, s’il y a encore de vrais démocrates en France et en Europe désireux de réunifier la société sous le sceau de la raison et de l’humanisme, nous n’en doutons pas et nous nous revendiquons comme tels à DNL ; il est plus que temps qu’ils se mobilisent pour récupérer le sens véritable des mots, le statut de la langue de leur pays qui leur sert à faire vivre une saine démocratie, y compris la démocratie sociale au sein de l’entreprise, et retrouver la maîtrise démocratique de leur avenir linguistique. Faute de quoi, le n’importe quoi politique, y compris le pire, a de beaux jours devant lui. Dans cette mesure, jamais le combat qu’engage DNL en ce sens n’est apparu aussi important ni si urgent.

Merci à l’Amérique pour cette édifiante leçon que nous valent ses déboires démocratiques et bonne chance à elle pour retrouver de son côté la voie d’une saine démocratie dans le rehaussement de sa langue et la maîtrise du sens de ses mots.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.