Edito

novembre 2017 Thierry Priestley

La diversité linguistique pour répondre à l’urgence écologique

La répétition des mises en garde solennelles de scientifiques du monde entier sur l’évolution inquiétante de tous les indicateurs de mauvaise santé de la planète doit être saluée, même si elle suscite plus de gesticulation médiatique des grands décideurs du monde que de mesures d’importance significative. Malgré l’imminence de catastrophes aux conséquences irréversibles, leurs recommandations sont-elles pour autant de nature à emporter l’adhésion assez massive des humains pour exiger de ceux qui président à leur destinée de s’engager réellement dans l’action, jusqu’à contrer la résistance féroce des prédateurs de la Terre et de ceux qui leur sont inféodés ? Il y a hélas des raisons d’en douter.

L’une de ces raisons tient au fait que ces mesures de réparation, peut-être pour cause d’urgence, sont présentées comme une injonction presque menaçante, adressée à la masse des humains plus encore qu’à leurs dirigeants et leurs élites, de se soumettre à la nécessité de changer radicalement leurs représentations du monde, leur échelle de valeurs et leurs modes de vie et de consommation. À une époque où le développement des inégalités accroît les frustrations matérielles et sociales du plus grand nombre et, pour certains, le sentiment d’une injuste mise à l’écart des avantages d’un système dont ils aspirent à avoir leur juste part, on ne s’étonnera pas que beaucoup d’entre eux soient plus portés à écouter ceux qui sont dans le déni de la menace de ce système qu’à écouter ceux qui appellent à sa mutation au nom de l’urgence écologique. Le cas des États-Unis, et d’autres pays…, l’illustre bien.

Pour emporter leur adhésion, nos scientifiques ont raison de souligner qu’une meilleure répartition des richesses et l’accès généralisé à l’éducation, pour contenir l’explosion démographique de l’humanité si lourde d’effets néfastes, est une condition impérative du sauvetage de la Terre. La justice est effectivement le minimum à offrir à ceux auxquels on prescrit de diminuer le bien-être matériel dans l’échelle de leurs aspirations en un temps où ils sont gavés de représentations dominantes d’un avenir heureux qui en fait un déterminant presque exclusif. Cela ne saurait suffire pour autant. Car, outre l’inquiétude que peut susciter l’incertitude du coût réel en bien-être matériel de l’application des nouvelles prescriptions, celles-ci ne les aident pas à forger une représentation du futur qui réveillerait en eux d’autres besoins fondamentaux que celui dont ils sont imbibés jusqu’au refoulement de tous les autres. Dès lors, ces prescriptions prennent pour beaucoup le sens d’une menace de chaos et de déracinement qui exclut leur participation active aux mutations nécessaires et encore plus leur désir de presser leurs gouvernants d’en accélérer la mise en œuvre.

Certes, nul ne reprochera aux experts du climat et de la biosphère de ne pas avoir pris en compte tout ce qui, pour la recherche d’une solution à un problème géophysique, relève d’une problématique anthropologique hors de leur expertise, dont la complexité défie les certitudes des plus savants. Du moins, à lire ou relire le testament de Simone Weil1, écrit en contribution aux travaux devant inspirer le programme du CNR pour la reconstruction de la France à sa libération, peut-être auraient-ils plus pris en compte un des besoins fondamentaux des humains dont le réveil et la satisfaction sont les conditions premières de l’adhésion à leurs prescriptions : le besoin d’enracinement.

De ce besoin, la philosophe dit qu’il « est peut-être le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ». Aux premières lignes de son ouvrage, elle le définit comme la « participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Sans doute faut-il lire toute l’œuvre pour comprendre cette définition déconcertante, tant le poids de chacun de ses mots, indissociables les uns des autres, est lourd de contenu. Les racines de chaque être humain sont en outre multiples et diverses, constituées d’influences extérieures, précise-t-elle. Or, le territoire et la langue, même si cette dernière est peu citée par S. Weil, sont naturellement parmi les racines les plus importantes. Ils ont aussi de nombreux points communs.

Ainsi, langue et territoire sont à la fois ce qu’habitent les humains et ce qui les habite, naturellement et activement. Ils sont aussi tout à la fois ce qui fait exister et relier entre eux les « trésors » et les « pressentiments d’avenir » qu’ils portent respectivement, et ce qui fonde pour cela même l’existence d’une collectivité humaine. Mais ils ont aussi deux points communs négatifs : ils nourrissent les replis identitaires et égoïstes ainsi que les élans agressifs dirigés contre d’autres collectivités humaines, lorsque les humains y sont entraînés pour compenser leurs frustrations relatives à d’autres besoins ; et simultanément, de toutes les racines, ils sont celles dont l’idéologie néolibérale enjoint le plus aux humains de refouler le besoin avec celui de l’égalité, comme antinomiques avec sa logique et les ambitions qu’elle porte.

L’idéologie néolibérale des forces de l’argent, en effet, inscrit son ambition de maximisation des profits, la seule qu’elle porte, dans une véritable entreprise de liquéfaction de l’humanité en unités uniformément formatées et interchangeables de consommation et de travail. Cette idéologie la nourrit non seulement de l’abolition des frontières, de la mise en concurrence et de la décohésion des territoires des collectivités humaines qu’elle ravage, mais aussi de l’unification mondiale de la langue du savoir, du pouvoir faire et du faire, pour ne laisser aux autres que le statut de langues vernaculaires auxquelles, pour reprendre les termes de S. Weil, elle dénie la fonction de concevoir les pressentiments du futur en utilisant les trésors du passé. Au temps de bien d’autres horreurs, Simone Weil va même jusqu’à désigner l’argent comme premier facteur de déracinement, qualifié de « poison qui en propage le plus la maladie ». L’argent, dit-elle ainsi, « détruit les racines partout où il pénètre, en remplaçant tous les mobiles par le désir de gagner », car « rien n’est si clair et si simple qu’un chiffre ».

De fait, nos gouvernants en sont venus aujourd’hui à ne mesurer les besoins et le bonheur des peuples, ainsi que le résultat de leurs actions, que par des courbes, des chiffres et des pourcentages se rapportant surtout à des performances économiques et budgétaires. Comme les médias abondent dans ce sens, chacun s’y plie, y compris les scientifiques, et continue peu ou prou d’y relier ses espoirs pour l’avenir, sauf celles et ceux qui ont déjà décroché et n’espèrent plus rien. Telle est peut-être une des raisons qui conduit nos scientifiques à sous-estimer le besoin d’enracinement et sa prise en compte dans les conditions humaines du sauvetage de la Terre. La menace de récupération et de perversion de ce besoin a pu aussi nourrir sa mise à l’écart de leurs prescriptions.

Une telle menace ne justifie pourtant en rien le maintien de l’injonction, fût-elle implicite, de refoulement du besoin de l’humain de se réaliser dans et par ces deux racines, bien au contraire. D’une part, parce que leur refoulement favorise précisément sa récupération et sa perversion par les plus mal intentionnés ; d’autre part et surtout, parce que la représentation d’un futur raisonnable qui assagirait le besoin de bien-être matériel et nourrirait l’exigence par le plus grand nombre de ce qui doit aider à le faire advenir, ne peut émerger que dans un cadre dans lequel chacun puisse lui apporter sa « participation active, réelle et naturelle » en y convoquant les trésors de son passé et en y faisant naître les pressentiments de son futur. La langue et le territoire sont les principaux constituants de ce cadre qu’ils délimitent et font exister, quand au contraire la globalisation ne leur substitue respectivement qu’un pauvre sabir réduisant les représentations du monde et ses fonctions à ce qui sert les intérêts des forces de l’argent et un vaste terrain vague qui diluent l’humanité de chacun en le déresponsabilisant du sort de son environnement, au point de faire du développement de l’humanité celui d’un cancer pour la Terre.

Qu’on s’entende bien toutefois : tout être sensé comprend bien sûr l’absolue nécessité d’une vision d’un avenir commun de l’humanité qui soit compatible avec le sauvetage de notre biosphère et celle d’une organisation mondiale pour mettre en œuvre les prescriptions scientifiques qui s’y rattachent en l’assortissant de celle de la solidarité des diverses collectivités humaines. C’est seulement dire que l’écologie biophysique est inséparable de l’écologie humaine qui en est un des composants et qu’à ce titre il faut que l’équilibre naturel des divers écosystèmes biophysiques s’accorde avec celui des divers écosystèmes humains qui s’y rattachent. Ce ne peut être le cas que si cette vision et l’action qui en découle sont nées de tout ce qui enracine les collectivités humaines concernées afin qu’elles soient accordées à la satisfaction de leurs besoins fondamentaux, condition de leur participation active à leur mise en œuvre. La préservation de la diversité linguistique est à ce titre une des conditions importantes de l’avenir de notre biosphère.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.