Edito

novembre 2018 Thierry Priestley

La diversité linguistique constitutive de la biodiversité

Au temps où l’obsession matérialiste de l’Occident achève de développer ses effets jusqu’à leurs limites catastrophiques de tous ordres, il est plus que jamais nécessaire d’en identifier les déterminants et de comprendre de quoi l’a nourrie la part commune de l’appareillage symbolique de ses langues, qui est issue de leur confrontation séculaire et de la domination de certaines d’entre elles à certaines époques. Si en effet cette part commune a atteint son apogée dans l’anglais international contemporain, devenu instrument de conformation planétaire des représentations du monde aux mains de ceux qui l’utilisent pour guider leur évolution selon ce qui leur profite, elle a bien sûr des racines beaucoup plus anciennes, au nombre desquelles la langue française figure en bonne place comme langue autrefois dominante dans le monde occidental.

Heureusement, certaines langues de contrées ou civilisations lointaines, jusqu’ici ignorées et méprisées par les occidentaux, ont échappé à cette communauté de destin. Heureusement, car à l’heure de l’urgence écologique qui bouleverse bien des certitudes occidentales, elles s’avèrent un précieux instrument d’introspection et de questionnement de la très relative vérité des représentations du monde données par les langues occidentales.

C’est à conduire cette interrogation sur la diversité et l’histoire des représentations du rapport de l’humain à son environnement naturel, notamment par référence à ces langues d’ailleurs, que s’attachent ainsi les passionnantes contributions savantes de nombreuses disciplines, réunies par l’anthropologue Philippe Descolas dans un ouvrage1 qui fait suite à un colloque tenu sur ce thème en 2017 au Collège de France.

Particulièrement éclairantes, parfois perturbantes, ces contributions nous rappellent ainsi que notre mot nature, opposé à l’humain, est intraduisible dans les langues d’autres civilisations, amérindiennes et océaniennes entre autres, qui n’ont pas de mot pour désigner séparément l’humain et son environnement naturel. Nous donnant à comprendre l’origine, les raisons et les effets dans le temps, aussi bien positifs que délétères, de ce grand partage sémantique et conceptuel établi depuis longtemps par les langues occidentales et très conforté au temps des Lumières, en particulier françaises, elles nous donnent aussi à entrevoir ce que les langues d’ailleurs peuvent inspirer aux Occidentaux comme rapport plus consubstantiel à établir entre l’homme et son environnement naturel, au profit de l’ensemble du vivant.

Quand Philippe Descolas nous apprend de surcroît qu’en langues amazoniennes le mot politique s’entend comme les règles d’organisation des relations entre toutes les composantes vivantes d’un territoire (végétaux et animaux, humains compris), on se prend à rêver que ce mot prenne chez nous un peu de ce sens pour guider les projets d’avenir de nos territoires vers plus de sagesse. Il ne s’agit pas bien sûr de renier nos représentations héritées de l’histoire et véhiculées par nos langues respectives pour ce qu’elles peuvent guider leurs locuteurs vers le bien-être général de l’homme, pas seulement matériel. Il s’agit seulement de les faire évoluer dans le bon sens et d’affaiblir la puissance malfaisante de l’anglais international des forces de l’argent et son pouvoir de contamination de toutes les langues du monde, anglais naturel inclus, dans toutes les sphères de l’activité humaine.

Cet ouvrage formidable du Collège de France s’ajoutant à celui tout aussi récent de Barbara Cassin sur le poids des mots (« Quand dire est vraiment faire », Fayard octobre 2018), démontrant si bien et si originalement que les signes, ceux de la langue, ne guident pas seulement la pensée, comme le disait le linguiste F. De Saussure, mais aussi le faire, on se dit que décidément on ne manque pas de pensées savantes pour mesurer ce que pèse le poids du pouvoir normatif de la langue dans l’orientation de notre devenir. Tout le problème actuel est de les faire entendre largement, dans une langue accessible à tous, à ceux qui ne sont pas prédisposés à l’entendre et encore moins à le faire entendre du plus grand nombre.

La cause servie par DNL est donc plus que jamais d’actualité, et pas seulement écologique : il est ainsi urgent que les enjeux de la langue et de ses mutations s’inscrivent au cœur du débat public afin de ne pas abandonner son pouvoir normatif aux épistocrates et aux manipulations de ceux qui le confisquent actuellement au profit de leurs seuls intérêts pour imposer leurs représentations à tous en toutes choses, c’est une exigence démocratique.

Toutefois, servir une bonne cause ne suffit pas à le faire efficacement. Pour se faire entendre et développer des actions qui servent les objectifs fixés, il faut aussi en avoir les moyens, en particulier humains. La question est devenue si cruciale pour notre association qu’elle sera au cœur des débats de sa prochaine assemblée générale et des décisions qu’elle devra prendre pour déterminer son avenir.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.