Edito

octobre 2018 Thierry Priestley

L’anglais bientôt obligatoire au collège ?

On vient de l’apprendre, un rapport de l’inspection générale de l’éducation nationale, remis le 12 septembre au ministre de l’éducation, préconise de rendre obligatoire l’apprentissage de l’anglais au collège. On ne s’étonnera guère du faible retentissement médiatique de la préconisation de cette mesure, tant elle s’accorde à une conception quasi religieuse du nouvel ordre linguistique planétaire qui ne peut plus faire débat depuis longtemps et auquel tous les humains du monde moderne sont sommés de se plier pour y conserver leur place.

Interrogeons pourtant la signification et la portée réelles de cette mesure qui ne changera pas grand-chose à la réalité actuelle. De fait, moins de 1% des collégiens (0,7% exactement) n’apprennent pas du tout l’anglais aujourd’hui, en choisissant d’autres langues comme première et deuxième langue. La mesure est donc purement symbolique au regard de ses effets immédiats. Mais justement, c’est par sa portée symbolique et ses effets à long terme que le bât blesse.

Car, effectivement, elle a d’abord valeur d’annonce urbi et orbi de la mise en œuvre du vœu exprimé il y a près de vingt ans par un ancien ministre français de l’éducation nationale, Claude Allègre : « l’anglais ne doit plus être langue étrangère en France ». De fait, il ne le sera plus puisqu’il aura dorénavant le statut de deuxième langue de France, bien devant nos langues régionales, en devenant langue obligatoirement apprise par tous, dont la maîtrise conditionne l’avenir social de chacun. Triste symbole !

La mesure n’a cependant pas qu’une portée symbolique affligeante. Elle a aussi une portée réelle. Ainsi, ceux qui ne réussiront pas à l’acquérir pour quelque raison que ce soit seront dorénavant assimilés à ceux qui n’ont pas la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul. L’accès aux bons emplois leur sera d’autant plus fermé que l’obligation annoncée est assortie de la promesse du développement simultané de l’enseignement d’autres matières en anglais, faisant ainsi de la maîtrise de cette langue la condition d’une bonne acquisition des autres savoirs. Or, si les enfants de riches, même peu doués pour les langues étrangères, ont toutes les chances de la remplir par d’autres moyens que l’école, ce ne sera pas le cas pour les moins favorisés. C’est ajouter ainsi un facteur d’aggravation des inégalités sociales, déjà bien creusées depuis quelques décennies.

À la diminution des chances d’une ascension sociale par l’école des moins favorisés s’ajoute par cette mesure un message implicite assez consternant : le statut ainsi donné à l’anglais à l’école vaut proclamation officielle que l’instruction des enfants et des jeunes est prioritairement, sinon exclusivement, dédiée à leur acquisition des compétences requises par la logique de l’économie mondiale ultralibérale, en commençant par celle de l’anglais international, vue comme première condition d’accès à un bon emploi, et non plus à l’élévation de leur savoir et de leur esprit critique.

En des temps où cette logique révèle tragiquement ses effets mortifères pour la planète entière et où émerge la nécessité de lui en substituer une autre, on aurait voulu un meilleur équilibre dans le choix des fonctions assignées à l’école. 

Sans doute certains relativiseront-ils la portée de la mesure en faisant valoir que le statut ainsi donné officiellement à l’anglais aura peu d’effet sur l’amélioration du niveau moyen des jeunes français en cette langue, tandis que leur niveau de français continuera à déterminer primordialement le statut social de chacun. De plus, dira-t-on, la France ne fait ainsi que s’aligner sur ce qui existe déjà dans de nombreux autres pays occidentaux où l’enseignement de l’anglais est obligatoire dès le primaire.

Sans doute l’enseignement de l’anglais en France ne vise-t-il qu’à donner au minimum à chaque élève le niveau de connaissance qui lui permettra de l’utiliser comme une langue auxiliaire internationale à usage professionnel, plus ou moins spécialisée et détachée de la culture de ses locuteurs naturels, celle qui sert à communiquer, et non à se comprendre, dans le travail aliénant des « fermes à clics » de la grande entreprise et même de la fonction publique qui n’a plus comme modèle que celui de la grande entreprise. Mais faut-il se réjouir du fait que l’anglais sommaire dont on leur impose l’apprentissage soit celui qui a vocation à les enfermer dans la langue formatée des programmes managériaux pour qu’ils atteignent leurs objectifs chiffrés, et non celui dont le niveau favoriserait leur autonomie de pensée, bannie de l’entreprise ?

Certes, l’école a aussi vocation à permettre l’acquisition d’un haut niveau de langue en anglais comme en français, celui qu’exigent de leurs hauts cadres l’entreprise et ses actionnaires  pour innover, organiser efficacement et commander au mieux de leurs intérêts. Sauf qu’il sera réservé aux enfants des élites et aux plus brillants des autres, soigneusement sélectionnés. L’anglais sera alors pour eux la langue de leur promotion sociale quand il ne sera que la langue de l’aliénation au travail des autres.

Quant à la prétendue nécessité d’aligner l’ordre linguistique français en la matière sur celui d’autres pays occidentaux, on fera seulement remarquer qu’il n’est peut-être pas utile d’exposer d’avantage notre pays à la montée des votes identitaires extrêmes comme cela se produit dans bon nombre de ces pays. Car, comme le soulignent dorénavant la plupart des analystes, ces votes ne sont pas seulement dirigés contre les immigrés, mais tout autant contre l’ordre économique, social et culturel établi par les élites de ces pays au détriment des classes populaires et d’une large fraction des classes moyennes.

Or, en France, la langue française est un pilier de l’identité nationale, ne l’oublions pas, et l’anglais y est langue des élites plus qu’ailleurs. A vouloir imposer officiellement l’anglais comme langue d’accès au statut social avantageux des gagnants de la mondialisation, tout en évitant soigneusement le débat démocratique, la technocratie française au pouvoir peut arriver à en faire un symbole dangereux pour elle et le système qu’elle se charge de défendre coûte que coûte. Qu’elle y prenne garde par les temps qui courent.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.