Edito

septembre 2015 Thierry Priestley

La COP21 sur le climat d'octobre 2015 peut-elle appeler un débat sur les mutations linguistiques actuelles de l'humanité ?

Dans la perspective de la prochaine conférence de Paris sur les changements climatiques en octobre prochain, quelques grandes voix se font entendre pour demander une approche plus compréhensive de l’action à mener pour préserver le futur environnemental de l’humanité en y incluant d’autres dimensions que celle de l’économie des énergies fossiles, notamment les dimensions sociales et culturelles. L’une de ces voix est celle du pape François quand l’autre, issue de la communauté scientifique internationale et déjà familière à de nombreux Français, est celle de Jean-Claude Ameisen qui préside le Comité consultatif national d’éthique et anime l’excellente émission scientifique hebdomadaire de France Inter « Sur les épaules de Darwin ».

Pour le pape François, en effet, ainsi qu’il le souligne dans l’encyclique Laudato si, le réchauffement climatique et les autres désastres écologiques sont étroitement liés, non seulement à la « culture du déchet » et à « la domination absolue de la finance », mais aussi à l’injustice sociale dont elles sont nourries et à la surdité de leurs promoteurs « tant à la clameur des pauvres qu’à celle de la terre ». « Tout est lié » dit-il, mais dans l’arbre de causalité du réchauffement climatique qu’il dessine, les racines du mal sont ainsi clairement désignées.

Tout en reprenant à son compte cette analyse du pape François dans l’interview qu’il a donnée récemment au Monde (Le Monde des 23-24 août 2015), JC Ameisen lui ajoute une précision en guise de mise en garde à l’adresse des hommes d’État qui participeront à la Conférence de Paris : la question du réchauffement climatique ne doit pas faire oublier d’autres déprédations de la nature d’origine humaine, telle l’atteinte à la biodiversité animale actuelle par le fait de l’homme (en particulier celle des mammifères), qui en se poursuivant pourrait mettre en péril la capacité du vivant à se renouveler sans cesse, jusqu’à menacer l’humanité elle-même.

Diversité, respect des autres, de tous les autres, dans le monde du vivant comme au sein de l’humanité, équité dans le partage entre eux des bienfaits de la nature et sagesse dans l’utilisation de tous les moyens permis par le savoir et ses applications technologiques, ainsi s’accordent une autorité morale et une autorité scientifique parmi bien d’autres pour définir les conditions du bien-être et de la survie même de l’humanité dans toutes ses composantes.

Ceux qui président aux destinées de l’humanité ont-ils aujourd’hui la capacité d’entendre un tel message avant qu’il ne soit trop tard ? On peut naturellement en douter quand la plupart d’entre eux ne sont que les gestionnaires d’un système mondialisé dont l’essence est de tout subordonner à la seule logique économique qui ne veut elle-même que l’unicité d’un monde réduit à l’état de marché pour le profit de quelques-uns et au détriment de tous les autres. Néanmoins, au moment où, à un rythme sans cesse croissant, s’amoncellent tant de sombres nuages dans le ciel de l’humanité, le débat est lancé par de grandes voix et nous faisons le pari qu’il va prendre une ampleur qui finira par interpeller sérieusement ceux qui dirigent le monde. Or, dans ce débat, la question linguistique doit-t-elle surgir ? Nous en sommes convaincus.

La première raison en est le parallélisme et la corrélation des mutations constatées de l’état de la nature et de la réalité linguistique du monde ainsi que l’identité de leurs causes respectives : diversité et équité lourdement atteintes et subordination à une logique mercantile totalisante et totalitaire. Car, la rentabilité financière d’un marché mondialisé se paye de la diminution des coûts de transaction induits par la barrière des langues et l’idéal du marché à ce sujet est donc, sinon l’unification linguistique, du moins l’hégémonie de quelques-unes à défaut de celle d’une seule et le formatage mondial de la pensée. Les guerres économiques pour la domination des marchés sont donc aussi des guerres des langues qui ne disent pas leur nom et dont le résultat est l’élimination ou la marginalisation des plus faibles, la relégation économique et sociale de leurs locuteurs les moins armés pour accéder à la maîtrise requise de la langue des maîtres et l’appauvrissement de toutes.

En second lieu et en conséquence de cette homogénéisation linguistique forcée de l’humanité, c’est en effet l’homogénéisation des représentations du monde, des valeurs et des pratiques linguistiques et culturelles que la logique mercantile veut atteindre, jusqu’à également atteindre leur capacité de renouvellement et leur vitalité. C’est du reste ce que suggère la conclusion de J.-C. Ameisen dans son interview du Monde à la question du journaliste sur ses attentes de la Conférence de Paris : entre autres objectifs ajoutés à celui de la lutte contre le changement climatique, il attend d’elle qu’elle conduise à « préserver les capacités de renouvellement des splendeurs et des richesses de la nature, et le respect des pratiques culturelles qui s’y déploient… ».

Si l’on peut regretter que cette conclusion ne s’étende pas explicitement à la préservation de la diversité et de l’équité linguistiques comme élément constitutif d’un projet écologique humaniste global, nul doute que cette idée s’en déduit et qu’elle est ainsi appelée à être intégrée dans le débat à son sujet, car « l’écologie » linguistique et culturelle, si l’on peut la nommer ainsi, a les mêmes aspirations et les mêmes exigences que l’écologie tout court, les mêmes prédateurs aussi.

Pour nous Européens, ce débat doit d’évidence commencer par s’ouvrir dans une Europe écrasée par ses déviances économicistes aux conséquences sociales et environnementales désastreuses, dont un des instruments majeurs est l’hégémonie forcée d’une langue, aussi insidieuse qu’antidémocratique et dangereuse pour l’idée même d’union européenne dont les institutions actuelles ont ainsi perdu la capacité d’écouter « la clameur des peuples » qui la composent et d’y répondre dans leurs langues respectives. La refondation nécessaire de cette Europe, notamment et en particulier dans ses objectifs environnementaux et sociaux, ne pourra se faire sans que ne soit intégrée dans le débat à leur sujet leur dimension linguistique.

Demain nos langues fera tout ce qui est en son pouvoir pour y veiller.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.