Edito

septembre 2016 Thierry Priestley

Tirer les enseignements du Brexit ou comprendre que l’avenir de l’Europe se joue aussi sur la question linguistique

Le vote britannique de juillet dernier en faveur du Brexit a l’apparence d’un paradoxe qu’il n’est pas. Certains, en effet, semblent s’étonner que le pays qui a le plus contribué à conformer l’orientation idéologique libérale des politiques de l’Union européenne pour en tirer le meilleur profit avec le minimum de contraintes, jusqu’à lui imposer l’usage quasi exclusif de sa langue, soit le premier pays à la quitter.

La raison en apparaît pourtant évidente à l’analyse sociologique des résultats de ce scrutin : le vote britannique en faveur du Brexit n’est pas tant un vote inspiré par des considérations d’intérêt national qu’un vote de classe au sens marxien du terme. L’illustration caricaturale du fait en est donnée par l’épidermique réaction de la riche gentry londonienne qui, furieuse du vote du reste de l’Angleterre, celui des perdants du néolibéralisme anglo-bruxellois, n’a pu s’empêcher à son lendemain d’exprimer symboliquement son désir de séparer son destin de celui de ces cuistres qui avaient eu l’outrecuidance de rejeter un fleuron de ses œuvres.

C’est donc un vote de classe contre classe que ne démentent ni le vote ouvrier écossais en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union, ni sa dimension xénophobe ailleurs : le premier est guidé par la revendication séparatiste dirigée contre une Angleterre associée globalement au souvenir des cruautés sociales thatchériennes, quand la seconde est liée à la crise migratoire intra et extra européenne que les milieux populaires perçoivent souvent comme le fruit des politiques néolibérales dont on veut leur faire payer le coût social.

Ce réflexe de classe de la population ouvrière et de la fraction basse sans cesse croissante des classes moyennes, pour exprimer d’une manière ou d’une autre leur rejet d’une Union européenne assimilée au bras droit d’un capitalisme perverti et honni, n’est pas propre au Royaume-Uni. Il s’exprime de plus en plus tout autant, à des degrés divers, dans les scrutins de tous les autres pays européens où s’invite la question de leur relation à l’Union ; même si, comme au Royaume Uni, il peut être réfréné ici par la crainte du pire social en cas de sortie de l’Union (cas de la Grèce) ou dévié là vers l’expression d’une volonté séparatiste plus forte que le rejet des politiques néolibérales européennes, qui passe tactiquement par l’alliance avec l’Union (comme en Écosse ou en Catalogne). À quoi il faut ajouter, comme exception à cette tendance, le cas des nouveaux États membres dont le niveau de vie incite la population à se satisfaire provisoirement de ces politiques néolibérales européennes qui leur offrent surcroît d’emploi et mieux-être social grâce au dumping social et fiscal. Dans la rivalité organisée entre les pauvres, ceux qui en tirent le bénéfice de pouvoir troquer leur misère contre la pauvreté ont en effet des raisons d’être satisfaits, même si c’est au détriment des pauvres d’ailleurs.

Néanmoins, nonobstant ces facteurs de distorsion ou d’atténuation du vote de classe ici ou là, notamment au Royaume Uni, comment expliquer que ce pays soit celui où il s’exprime de la manière la plus nette ?

Les raisons le plus fréquemment avancées sont connues : un vieux fond d’isolationnisme insulaire nationaliste, encore très prégnant dans toute la société britannique (au moins anglaise) et vivifié par la nostalgie souverainiste du « welfare state » des trente glorieuses ; une société où les clivages de classes restent nettement plus marqués qu’ailleurs et que les politiques thatchériennes, pas si lointaines, ont encore durablement ravivés dans la conscience de ceux qui en ont le plus souffert ; enfin, un décrochage social et géographique particulièrement marqué, vers les trappes à pauvreté et le périurbain délaissé, d’une fraction non négligeable des classes moyennes que l’Europe semble impuissante à enrayer au moment même où se développe une immigration massive venue d’Europe orientale, perçue comme concurrente, qu’elle semble vouloir favoriser.

À ces principales raisons, sans doute majeures, peut-on ajouter celle de la proximité linguistique et culturelle des Britanniques avec Bruxelles, qui serait susceptible de renforcer la perception des marqueurs idéologiques de la construction européenne, d’aviver de ce fait le débat politique sur cet aspect et de stimuler en conséquence le réflexe de classe dans les scrutins touchant la question européenne ?

A priori non, car cette proximité linguistique et culturelle est très relative et ne concerne pas tous les Britanniques, loin de là. La barrière linguistique et culturelle, en effet, ne sépare pas seulement les langues étrangères les unes aux autres. Elle s’érige aussi à l’intérieur d’une même langue entre sa version académique officielle et ses formes dérivées régionales et/ou sociales, voire socio-professionnelles. Or, la langue anglaise, par son champ géographique planétaire, est à cet égard une langue radicalement plurielle. Dans cette pluralité, l’anglais de l’établissement bruxellois est souvent très étranger aux ressortissants anglophones non-initiés, à donner aux mots et expressions de la langue anglaise ou à ceux qu’il invente une signification et une valeur qui est le fruit d’un improbable compromis de concepts juridiques, politiques, sociétaux, comportementaux, issus d’autres langues et d’autres cultures ; cette novlangue est de ce fait une langue auxiliaire internationale (particulièrement européenne) à consonance anglaise en quelque sorte, dont la maîtrise et l’usage sont réservés aux élites et bureaucraties d’Europe, y compris anglaises, comme le note souvent la presse britannique.

Sauf que, précisément pour cette raison et contrairement à la plupart des continentaux européens qui sous-estiment la pluralité de l’anglais, vue comme langue unique à laquelle appartiendrait celle de Bruxelles et dont ils ne perçoivent que rarement les marqueurs idéologiques, les Britanniques « ordinaires », eux, ne voient pas l’anglo-bruxellois comme leur langue, mais comme ce qu’il leur paraît être par comparaison avec elle : une langue des élites économiques et politiques justement, à commencer par les leurs ; une langue qui, au-delà de ce qu’elle a de commun avec la leur, porte les marqueurs idéologiques et les valeurs de ceux qui l’ont inventée et l’utilisent pour conduire les affaires de l’Europe. Les élites britanniques, en effet, ne se différencient pas seulement des masses par leur usage non partagé avec elles de la langue d’Oxford, mais aussi par celui de l’anglo-bruxellois qu’elles ont largement contribué à inventer et dont elles ont puissamment influencé les concepts et les valeurs portés, quel que soit le mépris qu’elles portent parfois personnellement à ce sabir.

Dans cette mesure, on peut raisonnablement supposer, sans porter la moindre appréciation de valeur sur le vote en faveur du Brexit, que l’appréhension idéologique de la construction européenne et le positionnement électoral de classe à son sujet des Britanniques doivent à leur proximité linguistique avec l’établissement institutionnel européen, en même temps qu’à sa relativité qui fait surgir à leurs yeux la connotation idéologique et sociologique de la langue de Bruxelles, le fait d’être plus marqués qu’ailleurs en Europe. La mise en relief des orientations idéologiques des politiques européennes grâce à ce facteur linguistique, il est vrai, est sans doute également favorisé par un débat et un contrôle démocratique national de la législation européenne plus poussés en ce pays qu’ailleurs (Allemagne exceptée).

Nonobstant les déviances dont le débat britannique précédant le référendum a par ailleurs été accusé, les électeurs britanniques tirent ainsi de cette relative proximité linguistique un outil complémentaire d’intelligence et de contrôle démocratique des politiques européennes (bien ou mal utilisé, peu importe) et un enrichissement de leur débat public à leur sujet, que n’ont pas les électeurs des pays européens non anglophones. Le partage d’une même langue, fût-il très relatif, favorise donc la démocratie.

DNL ne peut naturellement qu’appeler de ses vœux la réalisation d’études sociolinguistiques comparatives appropriées pour vérifier la validité de ce que nous n’avançons encore ici que comme hypothèse.

Pour autant, point n’est besoin d’avoir confirmation de sa validité pour savoir qu’il est vain et dangereux de minimiser l’importance du partage de la langue dans toute organisation démocratique d’un destin collectif. Certes, la pluralité linguistique n’empêche pas la construction démocratique d’un destin collectif, même si les difficultés jamais résolues du vivre-ensemble des nations multilingues européennes peuvent parfois en faire douter (Belgique, ancienne Tchécoslovaquie, Espagne…), ce à quoi les fédéralistes européens devraient parfois songer… Cependant, une telle possibilité a des limites et des conditions.

Pour le futur européen, la condition primordiale est de ne plus laisser ses constructeurs prendre la question linguistique à la légère ou la maltraiter : la prendre à la légère, c’est instituer sans plus de précision l’égalité de droit de toutes les langues nationales comme l’a fait le Règlement n° 1 du Traité de Rome dont l’inapplicabilité, faute de compromis ultérieurs pour lui donner un contenu tout à la fois efficace, équitable et démocratique, a favorisé le monopole progressif, insidieux, jamais délibéré démocratiquement, d’une seule d’entre elles. La maltraiter, c’est aussi en faire l’objet d’une lutte d’influence souterraine entre les États membres et d’alliances rivales dont le rapport de forces détermine la ou les langues gagnantes et les perdantes ou, pire encore, de laisser certains intérêts privés s’en approprier abusivement la maîtrise à leur seul profit, au détriment de tous les autres et de la démocratie tant politique que sociale chez tous ceux qui ne l’ont pas en partage.

Trouver et mettre en place des règles linguistiques qui permettent à une entité institutionnelle et politique multilingue comme l’Europe de combiner égalité réelle des citoyens, respect de leur identité, démocratie et efficacité est un exercice difficile et coûteux, nul ne le conteste. Y arriver est cependant la condition impérative du retour de la confiance des peuples en un projet d’union européenne pérenne.

Là où ce n’est pas possible, là où s’arrête la possibilité de partager le même sens des mots, auquel on doit restituer leur exactitude, c’est-à-dire à partir de là où la pluralité linguistique n’est plus réellement compatible avec la démocratie et l’égalité des citoyens, il faut avoir l’honnêteté d’admettre que là doit s’arrêter l’union pour être remplacée par d’autres voies de coopération entre les peuples d’Europe, afin de rapprocher et faire converger leurs destinées.

Pour cette raison, après le Brexit, la question du devenir linguistique de l’Union européenne et de ses institutions doit être mise au premier plan du débat public sur leur avenir politique. DNL espère et désire y contribuer.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.