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Construction européenne & mondialisation Thierry Priestley6 octobre 2018

Les enjeux de la consultation publique de 2018 sur les pratiques linguistiques des institutions européennes

Quand la médiatrice européenne consulte discrètement les citoyens européens sur les pratiques linguistiques des institutions européennes, très discrètement…

Mrs. Emily O’Reilly, médiatrice européenne, a pris la bonne initiative d’organiser une consultation publique, ouverte à tous, sur les pratiques linguistiques des institutions européennes dont elle reconnaît, avec une pudeur de gazelle, qu’elles comportent « certaines restrictions » au principe de la diversité linguistique de l’Europe, dont la protection par l’Europe est un principe « consacré par les traités de l’UE et par la Charte des droits fondamentaux ». Sauf que…

Sauf qu’il faut être bougrement bien informé pour avoir su à temps que cette consultation était ouverte l’été 2018 pour être close le 30 septembre 2018. À tous ceux qui ne le savaient pas, probablement 99,9 % des citoyens européens, nous avons le regret d’annoncer que c’est trop tard pour donner votre avis. En France, rien n’avait été fait sérieusement pour informer ceux qui ne regardent pas fréquemment le site de Madame la Médiatrice.

Sauf qu’aussi, de toute façon, le logiciel de Mrs O’Reilly ne vous donnait qu’un temps limité pour répondre à toutes les questions posées, en clôturant votre session sans préavis au bout d’un quart d’heure, et qu’il fallait bien prendre garde de sauvegarder à temps ce que vous aviez écrit, afin de pouvoir continuer en ouvrant une nouvelle session. De quoi en décourager plus d’un ou les encourager à répondre vite sans trop réfléchir…

Sauf enfin que toutes les questions visaient à vous faire proposer des aménagements aux restrictions susmentionnées, non à les supprimer. Car, bien entendu, on ne vous parlait que d’amélioration de la diversité linguistique pour la « communication » des institutions européennes, non de son respect pour se comprendre dans le cadre de leur fonctionnement interne ou dans le cadre des appels à projets de l’UE, voire dans le cadre des institutions judiciaires européennes.

En d’autres termes, Madame la Médiatrice et l’ensemble des dirigeants de l’UE n’entendent rien changer de substantiel à la pratique actuelle dont la caractéristique primordiale est d’évacuer une fois pour toutes le principe d’égalité des langues officielles de l’UE et celui de l’égalité des citoyens des pays de l’UE dans leurs relations avec les institutions européennes. Trop compliqué et trop cher, nous dit-on et, de toute façon, il faut bien passer par une seule langue cible, l’anglais, pour faire les traductions d’une langue à l’autre. Alors même que l’anglais ne sera plus bientôt langue officielle de l’UE pour n’être plus que la langue universelle des élites du monde. Est-ce suffisant pour en faire une langue de la démocratie au sein de l’UE, au détriment de toutes les autres langues de ses peuples ?

Une langue, en effet, n’est pas un simple instrument neutre de communication, comme vous le suggérez Madame O’Reilly. Comme le disait le grand linguiste Ferdinand de Saussure, « c’est le signe qui guide la pensée » et la pensée guide l’action. Ce n’est donc pas avec un semblant de démocratie que l’UE regagnera la confiance déjà perdue des peuples européens. L’actualité électorale et politique européenne ne l’atteste malheureusement que trop.

Thierry Priestley

Thierry Priestley est Directeur du travail honoraire dans le corps de l’inspection du travail.

De formation juridique (DES Paris 1) et plurilingue (italien espagnol, anglais), sa carrière l’a conduit à exercer des fonctions de responsabilité dans divers ministères (services extérieurs, administration centrale et cabinets ministériels) ou auprès d’organismes européens et internationaux, en France et à l’étranger, jusqu’à sa retraite en 2011. Il est actuellement membre de la Commission de contrôle et de sanction du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Auteur d’articles sur des sujets de droit du travail ou d’actualité sociale dans diverses revues (Droit Social, Revue française des Affaires sociales, Esprit…), engagé de 1991 à 2008 dans le mouvement associatif pour la défense et la promotion de la langue française, il se consacre depuis lors exclusivement à l’organisation et l’éclairage du débat public national et européen sur la question linguistique, en particulier dans le monde du travail et les institutions européennes dont il a une longue expérience. Il est à ce titre membre du conseil scientifique de la commission de la CFE-CGC dédiée à la question linguistique dans l’entreprise.

Lors du colloque CFE-CGC de mars 2012 sur le thème « Langue et travail » dont il fut l’un des principaux organisateurs auprès de Bernard Salengro (alors Secrétaire National de ce syndicat), il s’est chargé de la conception de la « vidéo de lancement » de cette manifestation et l’a coréalisée avec le producteur indépendant Denis Wallois (O’viv Prod’) et le cinéaste Thierry Le Nouvel, nouant ainsi avec eux et leur équipe des liens de coopération étroite pour de futurs projets de création audiovisuelle sur le thème de la langue.

Très lié à l’Argentine, il a également noué des relations étroites avec la fondation CIPAC-Pasaje 865 de Buenos Aires (représentée en France par CIPAC-Europe) en vue de constituer avec son réseau universitaire sud-américain un groupe de réflexion et de débat latino-euro-américain sur l’avenir du pôle linguistique des langues romanes dans le monde multipolaire de demain (en projet avec DNL).

En janvier 2014, afin d’organiser collectivement et de mieux structurer le type d’action qu’il conduit, il fonde et préside l’association « Demain… nos langues ».

Thierry Priestley est chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et celui des Arts et Lettres.