Vu, lu & entendu

Intégration & cohésion sociales Quentin Samier14 octobre 2017

Écriture inclusive : doit-on s’attaquer au phallocentrisme de la langue française ?

On les voit timidement apparaître dans les médias, aussi bien dans les lettres d’information de la Mairie de Paris à l’intention de ses habitant.e.s, que dans certains journaux alternatifs en quête de nouveaux.lles lecteur.trices, ou encore dans les questionnaires de satisfaction (êtes-vous satisfait.e ?). Ces marques, dites inclusives car elles font exister dans la langue les deux sexes, intègrent de plus en plus notre environnement linguistique, tant et si bien que les éditions Hatier ont fait le choix de publier cette année pour la première fois un manuel scolaire en écriture inclusive, conformément aux recommandations du Guide pratique édité en 2015 par le HCE1.

L’éditeur vient peut-être de poser le premier jalon d’une nouvelle génération de pratiques grammaticales et typographiques favorisant l’égalité dans les écoles. C’est en même temps l’occasion d’examiner avec du recul ce qui dans la langue française fait défaut pour désigner de façon générique un groupe d’individus sans marquer morphologiquement son genre grammatical : si le personnel de service d’un café est composé d’hommes, on a affaire à des serveurs ; s’il est composé de femmes, à des serveuses. Que dire alors quand il est mixte ? Si l’espagnol commence à intégrer la lettre –x /eks/ comme terminaison inclusive2 (ce qui donnerait camarerx dans notre exemple), le français quant à lui rechigne encore à se départir de la solution que les prescripteurs de sa grammaire ont trouvée il y a plusieurs siècles, celle de désigner le masculin arbitrairement comme genre générique. S’en étonne-t-on aujourd’hui ? Non, car cette règle est ancrée dans l’usage à tel point qu’elle parait tout à fait ordinaire. Ainsi, tentez de la modifier en vue de faire progresser les mœurs dans le bons sens, et vous déclencherez des cris d’orfraie chez les éternels « amoureux » de la langue française. Ces puristes inquiets des dérèglements que l’on risquerait de faire subir à leur langue sont si épris de celle-ci qu’ils la voudraient immuable et fidèle à leur représentation de ce que doit être la beauté d’une langue (mot féminin), jusqu’à l’étouffer de leur amour possessif, tel celui dont souffre Albertine dans la Prisonnière de Proust.

Il en va de même pour la règle des adjectifs qui s’accordent au masculin quand ils qualifient des noms féminins et masculins (les salariés et salariées mécontents). Ne vous avisez pas de proposer un point ou un trait d’union (mécontent.e.s) si vous ne voulez pas indigner nos chers soupirants de la langue française qui, inaccoutumés à cette orthographe, renverront celle-ci au rang de « charabia3 ». Quant à la féminisation des noms de métier, l’Académie française considère que les formes professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc., pour ne rien dire de chercheure, sont « contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes4 ». À supposer qu’une telle vision fasse consensus, il n’empêche qu’aucune instruction n’est donnée quant à la façon de désigner autrement les susmentionnées. Professeuse, recteuse, ingénieuse ? Non. Ce n’est tout simplement pas prévu. Il faut juste employer le masculin à la place, c’est tout. Faut-il alors voir dans cette vision tranchante une obstination à conforter la domination masculine ?

En effet, ces règles qui rendent invalides certaines formes nominales féminisées n’est pas le fait de contraintes structurelles internes à la langue, comme le laisse entendre la notion de barbarisme, mais plutôt celui d’un ensemble de choix politiques dans l'histoire de la langue française quant à ce qu’il convient de dire et de ne pas dire, et donc de faire exister ou non à travers la langue, au nom d’une vision manifestement phallocentrique du monde, dont les premiers académiciens ne se cachaient pas : Nicolas Beauzée explique en effet dans sa Grammaire générale parue en 1767 que le « genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Dans la mesure où l’état d’une langue reflète la société et la façon de penser le monde à une époque donnée, il y a de quoi frémir quand on sait que c’est justement cette vision qui a engendré un grand nombre de règles grammaticales encore en vigueur aujourd’hui.

Or, voilà que cette vision s’insinue dans les usages jusqu’à passer inaperçue. Car c’est en validant telle forme et en invalidant telle autre que la norme prescriptive finit par habituer l’oreille d’un groupe de locuteurs à une certaine musique de la langue, jusqu’à lui faire entendre, sans qu’il sache du reste vraiment pourquoi, des sons harmonieux et des sons disgrâcieux : ainsi notre oreille nous fait-elle admettre fumeuse ou encore actrice, tandis qu’elle est dérangée par successeuse ou encore autrice. « Ça ne se dit pas », dit-on, ou « ça fait bizarre à l’oreille »... C’est ainsi que les arbitres passés et actuels d’une langue réussissent à fabriquer des habitudes langagières ou phonétiques, lesquelles deviennent à leur tour le baromètre de la correction. Or, par définition, elles ne se fondent pas sur des raisons objectives. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre au français. D’autres langues à genres, tel le russe, possèdent de nombreuses ressources de suffixation pour féminiser les mots, mais l’usage condamne pareillement certaines formes féminisées, notamment de métiers. Le débat est d’ailleurs tout aussi présent dans les régions russophones où des voix commencent à s’élever pour favoriser l’usage des suffixes féminins dans les noms de métiers majoritairement employés au masculin. Si en russe, seuls quelques mots, tels zhurnalistka (une journaliste) ou encore sportsmenka (une sportive), ont droit de cité, l’allemand est quant à lui plus à l’aise avec ses féminins : Professor/Professorin, Forscher/Forscherin, Ingenieur/Ingenieurin, Artzt/Ärtztin, même si dans les deux langues, le féminin est toujours une extension d’une base masculine, et non l’inverse. Le débat sur la nécessité d’une écriture inclusive se répand également dans les pays germanophones5 qui ne tarissent pas de propositions de réformes linguistiques pour élaborer leur propre gendergerechtes Schreibweisen (écriture inclusive)6. L’une d’entre elles est définitivement rentrée dans l’usage, celle consistant à créer des substantifs non genrés à partir de verbes. Ainsi : Studierende, Lehrende, Mitarbeitende (-d, suffixe du participe présent), Angestellte (-t, suffixe du participe passé) désignent respectivement en un seul mot : des personnes qui étudient, des personnes qui enseignent, des personnes qui collaborent, des personnes employées.

Hélas, quoique vous usiez de créativité pour instaurer un tant soit peu d’égalité dans votre langue quand elle est beaucoup plus contraignante (pour le moment, il n’est pas de meilleure solution que le point ou le trait d’union en français), ses gardiens seront toujours là pour vous réfréner dans votre élan, à grand renfort d’étymologie ou d’histoire souvent brandies mécaniquement tels des boucliers contre vos audaces réformistes qui « abîment » la langue, « défigurent » ses mots et dénaturent son esprit, tant il est vrai qu’il vaut mieux continuer à invisibiliser la moitié de l’humanité, plutôt que d’attenter à l’image d’une langue et à son intégrité. Pourtant, si l’on se hasarde à faire une rapide incursion dans l’histoire de la langue française, on remarque qu’il existe une règle qui, après avoir disparu de l’usage pendant plusieurs siècles, refait son apparition avec l’écriture inclusive : la « règle de proximité » qui consiste à accorder un adjectif au dernier substantif énuméré (comme le titre de la récente pétition sur la présente thématique : Que les hommes et les femmes soient belles !). Cette règle était en vigueur jusqu’au XVIIe siècle puisqu’on la trouve appliquée notamment chez Vaugelas7 et Racine8. Mais sous l’impulsion de l’Académie française, au demeurant intégralement masculine jusqu’en 1980, la règle précisant que le masculin l’emporte sur le féminin a fini par s’imposer...

Si l’incapacité d’une langue à représenter les deux sexes de façon égalitaire est une problématique longtemps restée absente du débat public sur les enjeux linguistiques et sociétaux, elle gagnerait à s’imposer dans celui-ci car elle constitue indéniablement un éclairage des plus précieux sur le rapport étroit entre fonctionnement de la langue et représentation du rapport entre hommes et femmes dans la société. En effet, si la règle du « masculin l’emporte sur le féminin » est présentée aux élèves de l’enseignement primaire comme une norme à ne pas transgresser, elle leur donne à voir une hiérarchie des genres qui s’impose comme une évidence dont il serait malvenu de contester la légitimité, puisque c’est la règle. Or, de la conceptualisation grammaticale d’une telle hiérarchie à la mise en pratique dans la vie quotidienne, il n’y a qu’un pas. Nul ne s’étonnera donc que l’individu masculin puisse estimer que certains droits lui sont acquis quand sa langue lui en octroie : le droit de huer la ministre vêtue d’une tenue qu’il ne cautionne pas, le droit au harcèlement de rue s’il en éprouve l’envie, le droit de gagner plus que son homologue du sexe opposé. Et que les femmes ne viennent pas faire les insolentes en protestant contre la loi du français. C’est un fait : ce sexe a moins de droits et il est donc attendu de lui qu’il soit plus en retrait, plus effacé. C’est ainsi que certains comportements auront tendance à lui être reprochés : occuper beaucoup d’espace, exprimer des émotions comme la colère, faire montre d’opiniâtreté, de détermination, d’ambition ou encore parler fort et avoir un franc-parler, autant de comportements permissifs que la société tolère généralement moins chez une femme, à cause de ce que les sociologues anglo-saxons appellent les double standards, ces normes sociétales qui assignent tel comportement à tel sexe.

La conscience de ces enjeux étant encore peu répandue et les détracteurs de ces nouvelles pratiques encore nombreux, la langue française est encore à l’aube de son processus de renouvellement interne. Cependant, le cahier des charges est à présent établi par les concepteurs et conceptrices de l’écriture inclusive. Reste maintenant à en confier la mise en œuvre aux pédagogues, militant.e.s, institutions, médias qui auront la lourde tâche de dépouiller à terme le français de ses scories grammaticales qui le figent dans une représentation erronée et archaïque du monde. Nous pourrons alors espérer rattraper les pays d’Europe du Nord dont les politiques sociales, mais aussi linguistiques, ont fortement contribué à les propulser aux premiers rangs de la liste des pays où l’égalité des sexes est la mieux garantie9. La voie a déjà été ouverte, il n’y a plus qu’à la suivre.

Quentin Samier

Quentin Samier est linguiste et traducteur indépendant dans la combinaison anglais, allemand, russe et japonais, après avoir travaillé dans le secteur institutionnel à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (ministère de la Culture), puis dans le secteur de l'ingénierie linguistique (développement de technologies et d'outils multimédia pour les langues).

Titulaire d’un diplôme de master de recherche en linguistique appliquée à la traduction spécialisée et d’un DU d’interprétation-médiation en milieu social (université Paris Diderot-Paris 7), ainsi que d’un master de sociolinguistique (université Paris Descartes-Paris 5), il a effectué en 2014 une enquête de terrain dans le cadre d'un mémoire sur la problématique linguistique dans les entreprises, en particulier sous le prisme des effets induits par l'usage imposé de l'anglais.

Publications :

  • SAMIER, Quentin. « Fonction et enjeux de l'anglais dans la communication des entreprises internationales », Mémoire de Master 2 Linguistique et sémiologie générales. Paris : Université Paris Descartes, 2014, 132 p.
  • SAMIER, Quentin. « Pour une réflexion sur l'éthique et le champ de compétences de l'interprète-médiateur dans trois secteurs d'intervention », in Interprétation et médiation : Migrations, représentations et enjeux socioréférentiels / éd. par Elisabeth NAVARRO, Jean-Michel BENAYOUN. Paris : Michel Houdiard, 2014, volume 2, pp. 127-139.