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Intégration & cohésion sociales Laura Bos12 décembre 2018

La langue comme combat

Durant le mois de novembre, certaines émissions ont été consacrées au sujet de la langue française et particulièrement à sa féminisation. 
       La première, celle de RT France, conviait des intervenants aux profils différents, dont deux linguistes (Alpheratz et Laélia Véron), à discuter de la « misogynie » de la langue française en parlant notamment de l'écriture inclusive et du genre neutre en français. Les invités non-linguistes émettent des "doutes" à l'échelle de la francophonie quant à l'adoption de cette écriture, qui d'après eux divise et cherche à imposer une forme de langage, mais ils prônent l'égalité homme-femme tout en rejetant cette forme de militantisme naissant de la modernité.
        Ces invités réticents à l'utilisation de l'écriture inclusive donnent en contre-arguments l'échec de l'écriture inclusive à résumer les « vrais » combats féministes, une « complexité inutile » dans l'écriture et un « narcissisme fou ». Alpheratz, cherchaire en linguistique, contrecarre ces points en répondant dans un premier temps que les problèmes de lecture précèdent la question de l'écriture inclusive, que l'évolution des langues se fait naturellement, qu'il faut bien nommer certains concepts à une période dans notre histoire et qu'ici la communauté linguistique francophone a besoin de créer de nouveaux mots pour répondre à des concepts qui n'existent pas dans la langue (représentation des minorités, désignation des personnes en dehors des constructions sociales). Alpheratz indique que le problème des langues est au sein même des problèmes de société, que ces questionnements sont extrêmement complexes et que, quand le signe suscite une représentation mentale (ici sexiste), il est important de se questionner sur notre langage et de le faire évoluer au besoin. Laélia Véron, linguiste et maîtresse de conférences, poursuit en expliquant que les femmes peuvent avoir plusieurs combats féministes et qu'ils peuvent inclure le problème linguistique sans problème en englobant d'autres actions.
        Alpheratz explique qu'il faut avant tout laisser le choix à chacun-e d'écrire et parler comme iels le veulent, libre à elleux d'utiliser des pronoms différents. Il ne s'agit pas de créer des néologismes, mais de donner de la visibilité aux gens, de revendiquer un autre usage de la langue française. Alpheratz analyse ce que la communauté linguistique francophone est en train de produire, iel recherche et expérimente sur le genre neutre et ses fonctions de généricité ainsi que sur la neutralisation de la langue. Laélia Véron, quant à elle, cherche à définir ce que l'on entend par écriture inclusive, ce procédé langagier du français, et refute les exemples caricaturaux déjà donnés par d'autres participants: l'écriture inclusive, définit-elle, c'est aussi la tournure épicène  « élèves », la double flexion « les étudiants, les étudiantes », les points médians « étudiant·e·s », et l'hyperonimisation « le corps doctoral » – sans oublier l'utilisation de pronoms de genre neutre, ces pronoms qui ont pour vocation d'exprimer la généricité, renforce Alpheratz. Les modalités de la féminisation de l'écriture existent depuis le XIIIe siècle, poursuivent les linguistes, en citant différentes règles du français implémentées notamment par Madame de Lafayette et Racine, qui utilisaient l'accord de proximité dans leurs écrits. Il n'est donc pas ici question d'imposer aux Français un nouveau type d'écriture mais plutôt d'adopter une autre forme de langage, un usage qui reflèterait notre communauté linguistique. L'usage que les Français font de la langue, c'est un usage avant tout collectif qui se nourrit de la démocratie dans laquelle nous vivons.
        Pour un podcast, France Culture a invité le linguiste proclamé féministe Bernard Cerquiglini, fervent défenseur des langues régionales de France et de la féminisation de la langue française, qui a abordé les thématiques de la francophonie et les pouvoirs linguistiques en France. A propos de l'usage de la langue liée à une représentation historique et linguistique, il commence : « Comment a-t-on pu, en France, pendant 30 ans, bloquer avec autorité et même arrogance un changement linguistique qui est naturel ? ». Selon lui, les substantifs féminins sont un droit humain, une nécessité linguistique disponible dans notre langue, cependant non utilisée. Avoir une prise de position en faveur de la féminisation est un combat citoyen, explique-t-il, car la langue exclut et discrimine les femmes, c'est une tactique politique qui reflète l'androcentrisme des Français, et ce depuis longtemps. Sous la plume de Molière, les femmes sont hystériques ; d'après Somaize et son dictionnaire des précieuses, les femmes ne parlant pas le latin sont tournées en ridicule, et une hiérarchisation se crée: il s'agit d'attribuer à la langue un prestige.
        L'abus de pouvoir, notamment linguistique, pèse encore sur la France, en retard sur la production de nouveaux mots et adoption de néologismes, tandis qu'au Québec, en Belgique et en Suisse, le français évolue plus rapidement. Pour Bernard Cerquiglini, « l'Académie française est un échec exemplaire : c’est le succès de la francophonie et le deuil éclatant du purisme français. » Le purisme français, c'est le rejet de nouvelles approches de la langue, la régulation des normes, le refus de parler autrement, la nécessité de vouloir figer la langue que nous aimons tant parler. Dans les années 80, la réponse à l'hypermasculinisation de la langue fut la féminisation de la nomination de métiers par la Ministre déléguée au droit des femmes, Yvette Roudy. Ces mots ont pour la plupart été adoptés par la population française, mais il existe encore une réticence chez certains locuteurs à leur adoption, près de quarante ans après. Par exemple, dans le débat sur RT France, les hommes, comme souvent, rejettent et tournent en ridicule une approche qui inclurait leurs homologues féminins. Ces réfractaires au changement dénonceront la laideur des mots les moins usités, puisqu'ils n'en font pas usage, ce que le linguiste rapporte à l'esthétisme des néologismes: pour plaire, les néologismes doivent être empreint d'une musicalité. Le français passe par l'oreille, par la normalisation des mots que nous entendons. « Baladeur » pour « walkman » dans les années 80 a été difficilement accepté, mais le mot est tout de même passé dans le langage courant. C'est exactement ce qui se passe pour la féminisation de la langue française.
        La féminisation des mots masculins et la francisation des mots empruntés à l'anglais ne sont pas des débats nouveaux dans la francophonie et, la langue étant régie par ses locuteurs, il est grand temps d'exprimer notre souhait et de prendre position sur l'insertion la langue française dans l'univers de la francophonie. «Émanciper le français de France » comme disait Emmanuel Macron, pour entrer dans une ère où le vocabulaire, passant par la féminisation, ainsi que les accents de chacun-e, feraient entendre la diversité sans remettre en cause l'intercompréhension. L'adoption de la langue inclusive et la normalisation du débat sur la question linguistique nous rappelle que le combat citoyen, donc nécessairement féministe, est entamé et que nous sommes sur la bonne voie.
Lien externes :
La langue est-elle misogyne ?
La langue a-t-elle un sexe ?

Laura Bos