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Intégration & cohésion sociales Evelyne Cuminal27 septembre 2017

Les efforts linguistiques sont-ils le témoin d'une insertion réussie dans une culture ?

Cet été, le Monde a publié le point de vue de six correspondants de la presse étrangère à Paris : un Suédois (du journal Expressen), une Italienne (La Reppublica), une Américaine (The Irish Times), un Allemand (Frankfurter Allgemeine Zeitung), une Libanaise (Al Hayat), un Anglais (Financial Times).

Notre propos ici n’est pas de critiquer leur expérience mais plutôt de constater des pratiques sensiblement différentes quant à la langue d'usage de la ville qu'ils dépeignent dans leurs articles respectifs. Notons que ceux-ci, tout comme leur biographie, témoignent d'une insertion réussie dans la culture française : ils résident tous en France depuis plusieurs années pour des raisons personnelles et professionnelles et l'on peut donc s'attendre à ce qu'ils publient leur point de vue en français. Or, sur les six journalistes, seul le Britannique Simon Kuper a rédigé son point de vue en anglais, ce qui a nécessité une traduction en français.
On peut légitimement s’interroger sur la motivation dudit journaliste à utiliser sa langue maternelle au détriment de la langue du pays où il vit depuis 2002. Doit-on alors y voir le signe de la suprématie de l’anglais ? Dans la mesure où S. Kuper parle en anglais à un journaliste francophone, a-t-il également recours à l'anglais dans les situations de la vie quotidienne en France ? Estime-t-il que ses interlocuteurs francophones sont meilleurs en anglais qu’il ne l’est en français ? On peut trouver un élément de réponse dans ce qu’il appelle une « déperdition de QI » lorsqu’il doit penser et s’exprimer, à l’oral comme à l’écrit, dans une autre langue que sa langue maternelle : « Il faut dire que, dès que je tentais de parler français, j’avais le sentiment de perdre 30 points de QI aux yeux de mon interlocuteur – un sentiment qu’ont, je le sais, la plupart des Français de mon âge lorsqu’ils parlent anglais ». Voilà qu’en une phrase, Simon Kuper révèle l’un des motifs de combat de DNL en faveur du plurilinguisme. Parler dans sa langue, c’est profiter à 100% de son QI, c’est s’éviter de la souffrance au travail (combien de temps, de labeur et de frustration Simon Kuper s’est épargné en rédigeant son article dans sa langue maternelle ?).

Quant aux autres journalistes employant une langue qui n’est pas la leur, on peut imaginer que leur parcours, leurs spécialités journalistiques et leur expérience personnelle de la France leur permettent de s’exprimer en français sans craindre d’appauvrir leur propos.

Par ailleurs, dans sa conclusion, Simon Kuper indique « la fin du rayonnement de la langue française », mais nous laisse cependant espérer que les soubresauts électoraux et politiques de la Grande-Bretagne et des USA vont peut-être refonder la géopolitique et la suprématie de l’anglais : « Depuis le Brexit et Trump, néanmoins, nous avons cessé de vous pousser à nous ressembler ». Et de conclure « Au lendemain du Brexit, je me suis attelé à la laborieuse tâche de réunir toute une vie de papiers en vue d’être naturalisé français. Quand ce jour arrivera, je serai fier de compter parmi vous, même si je ne suis arrivé là que par un très heureux hasard. » Ne doutons pas que les enfants de ce journaliste seront au moins bilingues.

Evelyne Cuminal