Vu, lu & entendu

Vie quotidienne --- ---3 novembre 2018

Aimables réflexions d’un Parisien ronchon à l’adresse de son maître boulanger-pâtissier

Cher Maître,


Habitant du quartier où se situe votre commerce, j’en suis un fidèle client depuis près de trente ans. La saveur et le croustillant de votre baguette bio enchantent mes petits déjeuners et j’adore vos croissants, même si leur feuilleté est parfois un peu trop friable à mon goût. J’ai également grand plaisir de l’accueil toujours très aimable de toutes vos sympathiques vendeuses dont la bonne humeur dans le travail, l’humour et surtout la bienveillante tolérance à mes ronchonnements épisodiques donnent un indice sûr de la satisfaction que leur donne leur vie au travail.

 

Eh oui, je vous l’avoue franchement, la fréquentation de votre commerce me donne motif d’y ronchonner de plus en plus souvent, au point que je ne serais pas surpris et encore moins vexé que vos vendeuses m’appellent entre elles, gentiment et en rigolant, « le vieux ronchon ». Je le mérite assurément, même si je pense être par ailleurs un brave homme capable d’être aimable. La cause de mon irritation, qui vous surprendra peut-être, en est toujours la même. Mieux vaut donc que je vous l’expose, tout en vous assurant qu’elle n’entame en rien ma satisfaction de client, ni encore moins mon respect et ma sympathie pour tous les employés de votre commerce.

 

Par sa localisation, comme vous le savez, votre commerce est très fréquenté par de nombreux étrangers, de passage dans le quartier ou y résidant temporairement pour diverses raisons (tourisme, travail, famille…), ce dont vous avez toutes raisons de vous réjouir. Je ne m’en plains pas non plus, malgré ma prévention contre un développement excessif du tourisme de masse de type bnb dont les nuisances au quotidien sont nombreuses et malheureusement trop bien connues de tous les habitants permanents des grandes villes touristiques européennes. Ainsi, selon les statistiques que j’ai soigneusement établies sur une période de trois mois, durant laquelle j’ai quotidiennement fréquenté votre commerce (du moins ses jours d’ouverture), je me trouve deux fois sur trois être précédé ou suivi dans la queue par un client appartenant à la catégorie des étrangers de passage ou résidents temporaires de toutes nationalités, massivement occidentaux et en tous cas manifestement intégrés dans les sphères plus ou moins privilégiées de la mondialisation contemporaine.

 

Or, selon mes petites statistiques personnelles, j’observe qu’une grande majorité d’entre eux s’adressent d’emblée « en anglais » à la vendeuse qui les sert, quelle que soit leur maîtrise ou leur ignorance de la langue française, comme s’ils étaient assurés de se faire comprendre dans cet idiome détaché de toute culture territoriale. Pour eux, elle est manifestement langue vernaculaire internationale dans tous les espaces du monde que leur catégorie socioéconomique s’est appropriés, dont bien des lieux de commerce, de travail et de distraction de Paris où le français tend à devenir langue subsidiaire, réservée aux indigènes comme moi et aux immigrés d’Afrique francophone. Plus encore - ce qui me navre beaucoup -  ce comportement linguistique est non seulement parfaitement admis par les vendeuses de votre commerce, mais très souvent encouragé par certaines d’entre elles qui, fières de leur « anglais », prennent l’initiative de s’adresser dans cet idiome international aux clients pressentis allophones ou identifiés comme tels dès leurs premiers mots, même en français. D’évidence, elles ne se soucient pas de savoir s’ils peuvent exprimer ou non leurs demandes et questions en français, fût-il approximatif ou tout simplement dans ce langage naturel véritablement universel qu’est la gestuelle humaine, pourtant approprié à votre commerce, comme j’ai pu le constater ailleurs.

 

J’en ai eu l’expérience récente en Italie, dont je parle aisément la langue lorsque, rentrant dans une boulangerie d’un bourg touristique des Pouilles et mon tour d’être servi étant venu, le boulanger m’a signifié par des gestes aimables qu’il ne voulait échanger que par gestuelle avec ses clients étrangers allophones. C’est alors qu’un peu piqué et faussement indigné, je lui dis théâtralement sur un ton humoristique « Ma parlo bene l’italiano ! ». Ma réplique provoqua la bonne humeur de tous, celle du boulanger et de ses vendeurs comme celle de ses clients, étrangers et italiens. L’humanité toute italienne de ce commerce surgissait ainsi dans sa seule langue pour le plus grand plaisir des touristes étrangers. Ceux-ci ne semblaient du reste nullement gênés ou mécontents d’y être invités gestuellement par le maître des lieux à ne s’y exprimer que dans le langage commun de tous les humains, celui des gestes et des signes, parfaitement efficace en l’occurrence.

 

Loin de moi l’idée que cette pratique langagière commerciale un peu spéciale, dont je n’ai pas élucidé toutes les motivations, devrait être généralisée. Du moins l’ai-je trouvée moins choquante que ce dont j’ai été le témoin dans votre établissement, le jour où un étudiant indien (ou pakistanais ?), peut-être un jeune cadre, parfaitement francophone avec accent (ainsi que cela s’est avéré après), s’est fait servir dans les mots anglais de la vendeuse comme si c’était normal et à la plus grande satisfaction de celle-ci qui m’a simplement déclaré « moi, j’ai du plaisir à parler anglais chaque fois que j’en ai l’occasion» …ou le prétexte. Pourquoi ? Cela est une autre question que je n’aborderai pas ici, mais dont chacun peut pressentir les diverses raisons et le sens un peu perturbant.

En tous les cas, oui,  je vous l’avoue, cette pratique linguistique dans votre commerce, tant de la part des clients que de celle de vos vendeuses, me choque un peu et me navre. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.        

 

Autrefois, l’usage dans les commerces de détail français - vous avez compris que je ne suis plus tout jeune – était d’afficher en vitrine les langues étrangères qui y étaient plus ou moins comprises et parlées (we speak english, aqui se habla español…). Il était aussi le respect de cette civilité convenue selon laquelle le touriste allophone précédait toutes ses demandes adressées dans la rue ou dans les commerces parisiens d’une courte phrase apprise par cœur, exprimée dans un français plus ou moins bien prononcé mais parfaitement compris,  « excusez-moi, je ne parle pas français, parlez-vous anglais (ou espagnol ou allemand) ». Si ce n’était pas le cas, comme cela arrive encore en certains lieux de province, l’échange commercial se réalisait aisément par la seule gestuelle dans les commerces qui s’y prêtent naturellement (c’est le cas de la boulangerie où tous les produits sont en comptoir), parfois assortie de l’usage d’un petit dictionnaire de poche pour des commerces où la gestuelle ne suffit pas toujours (ceux des vêtements, par exemple). Ainsi en va-t-il encore dans les pays dont les ressources touristiques sont encore délaissées par les opérateurs du tourisme de masse, où l’anglais international d’aéroport n’y est pas encore moyen universel de communication sommaire, la civilité dont je parle étant avantageusement servie par le  traducteur automatique de l’iphone en lieu et place du petit usuel de poche.

 

Or, cet usage est presque perdu en France, notamment dans votre commerce. Il y a été remplacé par celui de l’emploi systématique de cet anglais de nulle part, sans autre forme de politesse. Certes, il n’est sans doute pas perçu par vos clients étrangers comme une impolitesse dont ils n’ont sûrement pas l’intention, mais simplement comme un fait établi naturel, universellement admis et c’est bien là ce qui me chagrine et m’irrite. Car, s’il s’agit effectivement d’une nouvelle convention, elle n’a rien de « naturel ». Comme toute convention humaine, en effet, elle s’inscrit dans un rapport de forces entre ses protagonistes dont l’arme primordiale est la langue et où chacun cherche à imposer la sienne à l’autre dans un contexte où tout est compétition. Ainsi l’anglais international ne doit-il la convention de son universalité en tous lieux qu’à la puissance non pas tant des pays qui ont leur anglais pour langue naturelle que des forces supérieures de l’argent qui l’ont élue et imposée comme langue universelle.  

 

Pourtant, alors que chaque langue est constituée de règles et de symboles qui lui font donner sa propre représentation des choses et guider les rapports entre ceux qui la parlent, elle se rapporte en outre toujours à un territoire et à son histoire en rapport desquels elle s’est construite et a été transmise à ses habitants. Paris a le français pour langue et le français a notamment Paris pour territoire, cela se respectait autrefois par cette petite phrase perdue, « excusez-moi, je ne parle pas français, parlez-vous anglais ? ». Une phrase encourageant le natif à bien accueillir l’étranger, celle dont je m’oblige toujours à apprendre l’équivalent dans la langue non connue par moi des pays étrangers où je me rends, en plus de quelques autres mots et expressions utilitaires, ce qui n’est pas très compliqué et ne prend pas beaucoup de temps.

 

Car, si je m’adressais d’emblée à leurs habitants dans la rue et à leurs commerçants en anglais, fût-il d’aéroport, je leur signifierais de la sorte non seulement qu’ils sont tenus de parler ma langue de touriste parce que j’ai de l’argent dont leur économie à le besoin, faisant ainsi profit brutal et vulgaire d’un rapport de forces en ma faveur, mais qu’en plus je n’ai nul intérêt pour la langue qui fait exister ce territoire et sans la considération de laquelle on ne peut vraiment le connaître, ni le respecter. Sauf bien sûr, si on ne voit les rapports entre humains que sous l’angle des rapports d’efficacité matérielle et économique, ce qui est dommage, même dans le commerce. Ainsi s’explique la faible envie de certains de mes amis et parents étrangers de pays lointains de revenir à Paris, vu dorénavant par eux comme un terrain vague du monde, sans âme ni langue, sinon celle de personne et de nulle part, la langue qu’on entend dans les aérogares, tous semblables d’un bout du monde à l’autre, et dont notre environnement linguistique parisien est dorénavant saturé en tous lieux.

 

Vous m’objecterez à juste titre, même en me faisant la faveur de comprendre mon irritation, que ni vous ni vos vendeuses ne sont en rien responsables de cette nouvelle réalité linguistique parisienne à laquelle votre établissement ne fait que s’adapter pour en tirer le meilleur bénéfice dans l’intérêt commun économique et pratique immédiat de tous ceux qui en vivent et des clients concernés ; que de surcroît il ne prive pas les indigènes ronchons comme moi de leur langue naturelle et donne une satisfaction mentale supplémentaire à vos employées douées pour les langues, heureuses de montrer qu’elles sont du bon côté de l’humanité laborieuse. Peut-être admettrez-vous seulement qu’il n’est pas souhaitable que celles-ci encouragent cette attitude qui, du reste, a pour prix le stress de leurs collègues  maîtrisant très mal l’anglais même minimal, comme certaines me l’ont avoué, et qui vivent nettement moins bien la compétition implicite que cet usage linguistique induit entre elles.  

 

Mais bon, hormis ce dernier bémol, j’admets volontiers la pertinence de votre objection présupposée quant au présent, et je comprends le peu d’intérêt pratique que peuvent avoir pour vous les préoccupations humanistes sophistiquées que je loge dans les pratiques linguistiques de votre commerce et que j’oppose au bien-être qu’en éprouve presque toutes ses « parties prenantes » (clients étrangers, vous-même et certains de vos employés).

 

Malgré cela, je voudrais vous livrer quelques réflexions supplémentaires concrètes que je soumets à la vôtre, qui pourraient peut-être vous faire voir les choses autrement, au moins au regard du long terme dont la dimension véritablement humaine de votre entreprise et de son management vous donnent sûrement la préoccupation.

 

Elles partent du constat que vous avez bonne perception de l’évolution des attentes de vos clients, fondé sur le fait que vous avez ouvert il y déjà quelques années, à côté de votre établissement principal, un autre qui ne vend que des produits de boulangerie bio. Ainsi avez-vous opportunément répondu à des besoins de vos clients qui dépassent leurs préoccupations économiques et gustatives : celui de leur bien-être physique puisque le bio est réputé plus sain pour l’organisme humain, et celui plus mental d’un nombre croissant de ses consommateurs de participer à la prévention de la détérioration catastrophique de l’environnement naturel, le bio leur faisant croire, à juste titre ou non, qu’il en est plus respectueux. C’est ainsi que ce succès et celui de vos sandwichs sans produits carnés pour végans, qu’on peut voir aussi comme des anti-névrotiques pour jeunes branchés faisant d’un anthropocentrisme délirant l’antalgique de leur sentiment de culpabilité environnementale (si vous me permettez d’avancer ce point de vue un peu polémique), montrent au moins que l’humain n’a pas seulement besoin de bien-être matériel et d’efficacité économique et que la hiérarchie de ses attentes évolue au gré des époques et des circonstances.

 

Or, puisque le rôle de l’entrepreneur est d’anticiper, ne doit-il pas se demander si cette évolution s’arrêtera là ? Le faisant, le bon sens lui donnera la conviction que non, mais alors pour aller dans quel sens ? Dans celui probablement que dicteront à la majorité des clients les circonstances et les urgences du monde. Oui, mais lesquelles ? Il y en a tant, hélas !


Si parmi elles, on peut raisonnablement présupposer que le sentiment de l’urgence écologique (réchauffement climatique, extinction rapide de la biodiversité, épuisement et empoisonnement des terres…) sera probablement le plus prégnant pour longtemps et le plus déterminant du comportement, notamment consumériste, de nos concitoyens, il sera sans doute encore renforcé par la conscience des autres urgences qui lui sont fortement liées : géopolitiques, migratoires, économiques, sociales, politiques. Or, à bien y réfléchir, toutes ces urgences ont un point commun, hors celui de leur interaction, celui d’être toutes référées à une frustration de territoire ou à la peur d’en être frustré, qui risque de guider fortement de plus en plus l’inconscient des gens et leur comportement en tous domaines.

 

Voyez ainsi ce qui se passe déjà sur nos marchés parisiens : côté fruits et légumes ou même produits laitiers, les étals remplis des produits de Rungis aux produits visuellement attrayants par leurs couleurs resplendissantes et leurs belles formes vigoureuses, mais venus d’on ne sait où, souvent de très loin, sont de plus en plus délaissés par ceux qui en ont les moyens au profit des radis, tomates et courgettes biscornus, de formes et de couleurs irrégulières, mais cultivés en pleine terre et vendus par les marchands affichant fièrement leur provenance locale d’Ile de France. Ils gagnent même la compétition avec les bios lointain venant d’on ne sait où. C’est que, oui, le bio ne gagne la confiance des consommateurs que par une origine territoriale qui rassure sur sa traçabilité et l’assurance qu’il donne d’un contrôle possible et maîtrisable. Il en serait de même en province, paraît-il.

 

Mais voyez-vous, Maître, si vous suivez un peu l’actualité comme moi, vous devez bien sentir que l’émergence du besoin humain de territoire, animal et symbolique, ne s’arrête pas à ce que nous voulons désormais manger. Il surgit aussi dangereusement du côté de l’humain économique et social en réaction à l’itinérance anarchique des unités de production des grandes multinationales pour raisons fiscales et autres, jetant beaucoup de nos concitoyens dans le chômage et la pauvreté et certains de nos territoires dans le délaissement économique, social et culturel. Il surgit également de façon encore plus inquiétante et difficile à maîtriser du côté des habitants d’un territoire  qui supportent de moins en moins son envahissement par d’autres humains venus d’ailleurs avec leur langue et celle des aérogares de nulle part, chassés par les guerres et la misère ou transformés par les multinationales en particules élémentaires de travail et de consommation, mobiles et interchangeables ; ou encore attirés par ses sites touristiques réduits à des objets de consommation rapide et insipide des rêves illusoires vendus à bon marché par des grands opérateurs faisant profit du besoin d’évasion d’humains aliénés. Il surgit enfin dans notre vie politique nationale, européenne et occidentale par des évolutions politiques et linguistiques (Bruxelles ne s’adresse aux européens qu’en brussanglais) que je n’ai pas besoin de vous préciser, la presse écrite et audiovisuelle nous en parle tous les jours suffisamment.

 

Ainsi peut-on dire du territoire ce qu’Esope ne disait que de la langue, par le fait de leur lien consubstantiel : il peut être la meilleure et la pire des choses, ou plutôt conduire au meilleur comme au pire. Il est donc urgent de réadmettre la légitimité et le caractère naturel de son besoin pour tout ce qu’il permet de bon, afin d’éviter que la frustration de sa satisfaction ne conduise au pire. Pour cela, il faut commencer par protéger l’usage de sa langue, celle de ses habitants et de son histoire.  

 

Les ronchonnements que je fais entendre dans votre superbe boulangerie-pâtisserie ne seraient-ils donc alors qu’un signe précurseur de l’émergence généralisée de ce besoin ou de cette frustration irrépressible et difficilement contrôlable de territoire plutôt que celui, attardé, de la nostalgie pathétique d’un vieux bonhomme pour un passé et des usages révolus, quand il exprime auprès d’adorables vendeuses son irritation de la dépossession de son territoire par celle de sa langue ? C’est possible, en effet. Pourquoi le nier ?


Sauf que - je vous rassure tout de suite - le vieux ronchon peut être jeune dans l’âme et ses goûts et aussi un vieux sage quand il s’en donne la peine. Soyez certain, en effet, qu’il aime écouter et parfois apprendre toutes les musiques des langues du monde qui le rassurent sur la rémanence de leur diversité, quoique fragile, et qui lui donnent à deviner le lien profond de leurs locuteurs avec les trésors naturels et humains du territoire et de l’histoire dont elles sont issues et qu’elles font vivre, ceux des territoires qu’il a connu ou qu’il aimerait connaître. Et s’agissant de sa propre langue, la connaissance qu’il a de ce qu’elle établit comme liens naturels et symboliques immanents de ses locuteurs naturels avec le territoire et son histoire qui l’ont modelée lui donne l’intuition que leur préservation ne se détache pas de celle de la biodiversité ; elle lui donne aussi la conviction qu’à prendre garde de ne pas donner l’impression que ces liens sont menacés à ceux qu’ils ont construits, on prévient bien des frustrations que certains peuvent faire dériver vers l’égoïsme, la xénophobie, l’agressivité et le déni de la solidarité des hommes.

 

Tout est justement question de mesure pour trouver le point où s’accordent sagement dans notre animalité symbolique le besoin de protection de notre territoire et de ce qui symbolise notre appartenance à lui et celui de notre ouverture au monde et à l’autre, pour certains aussi le besoin de migration responsable vers d’autres territoires. C’est ce point d’équilibre que votre fidèle client se fâche de voir d’autres dédaigner et mépriser.

 

Et, s’il lui arrive un jour d’engueuler cordialement un jeune Italien fraichement débarqué à Paris qui lui demande un renseignement dans la rue dans son affreux anglais d’aéroport, comme cela est arrivé, ce n’est que pour lui reprocher de ne pas avoir respecté la civilité dont il a déjà été question et de le priver du bonheur d’entendre ensuite la sublime musique de la langue italienne et de l’occasion de pratiquer son italien ; …tout en lui faisant remarquer que nos deux langues sont sœurs jumelles et qu’il ne faut pas grand effort des deux côtés pour apprendre l’autre et mieux se comprendre qu’en anglais d’aérogare.   

 

Ce que je vous propose d’en conclure est donc d’accorder votre attention à ce besoin émergent de territoire, non seulement dans vos recettes qui n’ont jamais cessé de rendre hommage à celui de votre Normandie natale à laquelle vous êtes tant attaché (vos vendeuses me l’ont confié), mais aussi dans les règles d’accueil de vos clients. Certes, votre métier n’est pas de leur donner d’insupportables leçons de politesse, cette affreuse manie française. Du moins la règle pourrait-elle être au moins de ne pas les encourager à l’ignorer et de ne rien faire qui légitime ce que d’aucuns voudraient établir comme convention universelle. C’est la responsabilité que peuvent et doivent avoir des entreprises à taille humaine comme la vôtre qui ont encore le souci du bien-être humain et de celui de leur territoire, à l’inverse des grandes multinationales déterritorialisées qui n’ont pour seule finalité que le profit de leurs actionnaires.

 

Que votre boulangerie-pâtisserie artisanale soit donc plus que jamais une vraie boulangerie de Paris ! Celle dont la langue d’accueil de ses clients étrangers ne se détache pas de celle de ses recettes et du savoir-faire de ses ouvriers et vendeuses ; celle qui pour cette raison sera aimée de vos clients étrangers qui aiment vraiment Paris et ne prennent pas notre ville comme un terrain vague dédié à leurs affaires et aux seuls gagnants d’une mondialisation sans territoire ni langue naturelle autre que celle des aéroports de nulle part.

 

Et puisqu’il faudra bien toujours mettre à l’aise vos clients étrangers en les assurant que vos vendeuses sauront toujours les comprendre et se faire comprendre pour ce qui est nécessaire à leurs achats chez vous (s’ils ne parlent ni ne comprennent le français minimal du commerce de détail), offrez donc à vos employées qui ont le goût des langues étrangères quelques courtes formations en niveau basique d’autres langues que l’anglais aéroport : elles adoreront et le succès de leur accueil sera garanti pour demain auprès de vos clients étrangers et parisiens, même les plus ronchons d’entre eux.    

 

Soyez assurés en tous les cas, ainsi que vos employés, des sentiments très cordiaux de votre fidèle et très gourmand client.

 

Paris, novembre 2018,

Y.  XXXXXX

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